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3 août 2011 3 03 /08 /août /2011 19:46

Nouvelle série de textes ayant pour thème « la boite de nuit »

Les mots à caser : riff – paillettes – géranium – mitose

 

Et avec un mot comme « mitose », c’est une véritable explosion neuronale pour trouver une phrase à peu près cohérente… Merci donc à… oui tu te reconnaitras toute seule !

 

 

APPEL ANONYME

Par David

 

Alors qu’il se démenait comme un diable sur sa guitare pour arriver à jouer le riff de thunderstruck des Australiens d’AC/DC, il savait que le délai afin de rejoindre la boite de nuit et préparer son matériel se réduisait de manière drastique. Encore quinze bonnes minutes à gratter les cordes et il faudrait y aller sans tarder. Une fois l’échéance arrivée, Jack fila fouiller dans sa garde-robe. La recherche de ce qu’il allait mettre pour faire bonne figure sur la scène où il devait jouer était toujours un moment crucial et stressant. Mais comme à son habitude, l’incertitude lui fit perdre pied, et il se retrouva noyé sous une montagne de vêtements, faisant voler ceux-ci à travers son dressing. On aurait dit une mitose vestimentaire à voir ce foisonnement de chemises, pantalons, t-shirts, et vestes pailletées, qui se multipliaient à grande vitesse tant sur les meubles que sur le sol.

 

Trente minutes plus tard, 23 heures sonnaient, le rendant alors terriblement nerveux. Le retard accumulé désordonnait toutes ses actions. Sur le pas de la porte, prenant juste le temps d’éteindre la lumière, le téléphone se mit à résonner dans son entrée. Les nerfs à crans, il décrocha malgré tout en faisant tomber à terre un pot de géraniums, mais seul un souffle était audible ; rien d’autre. Une espèce de râle comme on entend dans ces films d’horreur du genre Résident Evil. Surement un gosse qui échappait à la surveillance de ses parents et qui composait des numéros au hasard pour ce genre de jeu débile. Sans attendre plus longuement, il posa brusquement le combiné sur son socle et s’empressa de descendre quatre à quatre les marches afin de rejoindre sa voiture. Sa Télécaster en bandoulière, il la coucha délicatement sur le siège arrière pour éviter les chocs et les secousses de la route.

 

Jack arriva à la boite de nuit Le Palace à minuit pile, se garant en double file dans ce dédale de rues où il était impossible de trouver une place de parking. Il se sentait étrangement dérangé, inquiété par cet appel anonyme, lui qui n’en recevait jamais. La sensation de malaise gagnait en ampleur au fil du temps. Ridicule, se dit-il ! Ce n’était qu’un détraqué qui avait besoin d’effrayer autrui pour avoir l’impression d’exister. Bah, monter sur scène et faire son show lui ferait rapidement oublier ce désagrément.

 

Le vigile à l’entrée de la discothèque le laissa passer sans le moindre problème. Ils se connaissaient depuis des années et passaient beaucoup de temps ensemble, avec leur amie commune Tarja. Jack serra la main de Glen et ils se promirent d’aller boire un verre, ou plutôt prendre un petit déjeuner, en sortant de boite. Ils envisageaient même de faire une blague à Tarja en allant lui rendre visite aux aurores, avec croissants et pains au chocolat bien entendu. Mais ça, ce n’était pas prévu avant au moins six ou sept heures. Ils imaginaient, en riant, sa tête déconfite, les cheveux en friche, la moue boudeuse et le caractère grinçant d’être levée si tôt. C’est qu’elle n’était pas commode la Tarja au lever ; mais c’était tellement bon quand on était au moins deux pour l’affronter dans ces situations !

 

Néanmoins, il était temps de se concentrer sur ce qu’il allait plus ou moins improviser ce soir. Le deejay avec qui il jouait régulièrement était déjà à ses platines, le casque vissé sur les oreilles, en train de s’amuser avec ses vinyles des eighties. Jack adorait cet exercice où il pouvait laisser libre court à son imagination, tout en se basant sur ce que son acolyte décidait de mixer. Certains soirs il avait besoin de quelques minutes pour trouver l’inspiration, et à d’autres moments ses doigts filaient sur les cordes, comme si un magicien lui avait jeté un sort, sans se poser la moindre question. Ces instants-là étaient magiques, envoutants.

La prestation dura pas loin de quatre heures, au terme desquelles il était épuisé, tant physiquement que psychiquement. De plus il n’avait pu sortir de sa tête cet appel qui avait fini par se graver en lui. Jack n’avait pas de téléphone portable. Il ne supportait pas ces gadgets révolutionnaires qui  donnaient la possibilité de vous joindre en permanence. Et avec les ondes véhiculées par ces appareils, c’était un coup à se ramasser un cancer du cerveau ou de se voir pousser une nouvelle tête !

 

Il était cinq heures du matin lorsque Glen fit son apparition dans la boite, le mobile à la main, agitant les bras frénétiquement. Jack vit qu’il avait l’air particulièrement inquiet et nerveux. Son cœur se mit à battre la chamade. Un vent de panique commençait à souffler en voyant la mine déconfite de son ami. Glen peinait à se frayer un passage parmi les habitués qui se trémoussaient. Il se leva afin d’aller à sa rencontre, mais la cohue de la piste de danse et du bar ne facilitait pas les allées et venues. Glen lui fit signe, montrant la direction du vestiaire. Jack, dont l’angoisse gagnait en intensité au fil des minutes, se demandait ce qui pouvait autant déstabiliser son ami. Arrivé sur place à force de bousculades et de frôlements, Jack allait demander à Glen la raison de son affolement, mais il eut droit pour seule réponse à se faire tirer le bras vers la sortie, d’une façon assez expéditive.

 

À l’air libre, Glen déclara de but en blanc : « C’est Tarja, elle est à l’hôpital dans un coma profond, entre la vie et la mort. »

 

Jack sentit affluer à l’intérieur de sa tête un malaise qui le fit vaciller sur place. « Que s’est-il passé ? » demanda-t-il simplement, la gorge nouée.

 

« Il semblerait qu’elle se soit fait agresser chez elle hier soir par un faux livreur de pizza selon la police ; des voisins l’ont entendu crier et se sont pressés d’aller regarder sur le palier. Le temps qu’ils préviennent les forces de l’ordre, l’homme s’était enfui après lui avoir projeté la tête à de multiples reprises sur le mur du couloir. Elle a la mâchoire cassée, le nez fracturé, et une sévère commotion cérébrale. Ils tentent de résorber actuellement l’hémorragie. Sans compter sa langue avec laquelle elle a manqué s’étouffer tellement elle avait gonflé du fait des coups répétés sur le visage. L’inspecteur en charge de l’enquête a parcouru son journal d’appel et n’a vu aucun coup de fil vers une pizzéria ; seul ton numéro de domicile était sur la liste, mais ton répondeur a dû se mettre en route, car il n’a duré que quelques secondes. »

 

Au fur et à mesure qu’il écoutait Glen, Jack devint livide et chancelant. Ainsi son mystérieux interlocuteur qui « soufflait » dans le combiné n’était pas un ado attardé ou un cinglé en quête de sensations, mais leur amie Tarja qui venait de se faire violemment agresser. Et elle avait eu la force de composer son numéro avant de sombrer dans un coma dont elle risquait de ne pas sortir. Le geste ultime qu’il n’avait pas été capable de reconnaitre. Alors qu’il réfléchissait à tout ça, il entendit le téléphone de Glen sonner. Incapable d’esquisser le moindre mouvement, il restait là, bouche entrouverte, les bras ballants, à fixer le sol. Il avait l’impression que la voix de son ami était décuplée, et surtout lugubre. Figé comme une statue, il entendit simplement Glen lui dire, la voix tremblante : « C’était l’inspecteur Lobo ; il vient d’avoir l’hôpital… »

 

Un court silence s’installa, alors qu’il déglutissait avec peine. Puis il reprit d’une voix qui trahissait un grand chagrin doublé d’une détresse incommensurable : « elle n’a plus d’activité cérébrale… ils vont la débrancher… »

 

 

Riff hi hi en boite

Par Jean

 

Le parking était grand mais Jack ne trouvait pas de place. Il maudissait intérieurement tous ces fêtards du samedi soir, ils ne savaient qu’aller en boîte de nuit pour meubler leurs mornes vies. Il se tourna vers Tarja en lui demandant pourquoi elle avait tant envie de venir ici ce soir.

─ J’ai envie de gigoter un peu, lui répondit-elle.

─ Je comprends bien, mais on aurait pu se faire une soirée tranquille, juste avec des amis.

─ Avec toi, ces soirées se terminent TOUJOURS de la même façon. Tu bois trop, tu vas t’isoler un moment et tu sens le vomi quand tu reviens.

─ Faux, Tarja. Je ne suis jamais malade, je tiens très bien l’alcool. Surtout quand c’est du Glen.

─ A propos, il va surement nous rejoindre notre ami Glen. Pas celui que tu avales sous forme liquide, n’est-ce pas ?

Jack aperçut finalement une place pour se garer, où il manœuvra rapidement avant qu’un conducteur indélicat ne la lui prenne. La femme et l’homme sortirent de la voiture et se dirigèrent vers l’entrée de la boite de nuit.

Le videur les toisa d’un air hautain puis leur signifia qu’ils ne pouvaient pas y entrer.

─ Hey, Man ! Tu vois bien que Madame est en robe de soirée et que je suis en costume. Si on avait le look jeans et basket, je comprendrais, mais là tu abuses.

─ Non, inutile d’insister. Barrez-vous !

─ Appelle le patron, c’est un pote !

La discussion prenait un tour inattendu et Jack commençait à être sérieusement agacé. Il était prêt à en venir aux mains mais l’arrivée d’un second videur encore plus costaud que le premier lui donna à réfléchir.

─ Dis-donc Marcel, tu fais du zèle ce soir ?

Jack et Tarja reconnurent immédiatement cette voix familière, Glen venait d’arriver. Il connaissait apparemment le videur et celui-ci les laissa passer en faisant un sourire de circonstance.

─ Tu vois, Marcel, la prochaine fois que tu veux faire du zèle, essaie d’être aussi impressionnant que Ben-Hur.

Glen et Tarja regardèrent leur ami avec étonnement, ils les surprendraient toujours avec ses phrases stupides qui ne voulaient rien dire.

Dans la boite de nuit, la musique jouait fort, beaucoup trop fort. Jack s’arrêta un instant, sidéré par le riff d’enfer qui retentissait à ses oreilles.

─ Écoutez bien, ça c’est de la musique, dit-il en agitant le haut de son corps sans bouger ses pieds.

─ Tu as avalé un balai ? Ironisa Tarja.

Jack prit un air bougon et suivit ses amis au fond de la salle, là où il pourrait tranquillement s’asseoir sur des sièges bas avec une petite table au milieu. Glen fit un signe au barman, réclamant ainsi qu’on lui apporte sa bouteille de Glen.

Observant les autres fêtards assis près d’eux, Tarja s’amusa à les comparer à des pots de fleurs. Elle voyait là des roses fanés, des géraniums trop rouges pour être réels. Elle fit part de ses pensées à ses deux amis qui éclatèrent de rire.

─ Regardez la fille là-bas, dit Jack en désignant une danseuse qui gigotait sur le bar.

─ Oui, et alors ? Elle est jeune, faut bien qu’elle s’amuse à sa façon !

─ Je sais, je sais ! Mais regardez, on dirait un sapin de Noël avec toutes ses paillettes !

─ Jack, tais-toi et bois un coup.

Tarja et Glen étaient en grande conversation et leur ami Jack se sentait exclu. Il en profita pour boire un verre, puis un second, avant d’entamer le troisième.

─ Tu n’es pas raisonnable, Jack. Tu vas encore te rendre malade, lui dit Tarja.

─ C’est de votre faute,  je m’ennuie à essayer d’entendre ce que vous dites.

─ Tu émets des ondes négatives, répliqua instantanément Glen. Tu ne vas rien comprendre à ce qu’on dit et ensuite tu vas passer le restant de la nuit à bouder, à boire verre sur verre. Et qui va te ramener ensuite ? C’est bibi !

─ Soyez sympas ! Allez Tarja, de quoi parlez-vous ?

─ On parle de mitose, mon petit Jack. Tu sais ce que c’est ? lui demanda Tarja.

Jack se gratta la tête avec l’index de la main droite et le menton avec le majeur de la main gauche. Là, pour le coup, il était complètement dépassé. Il fit travailler ses neurones à la vitesse de l’éclair pour trouver quelque chose à répondre.

─ Évidemment ! Je sais ce que c’est. C’est un mythomane, voilà tout !

Glen et Jack éclatèrent de rire en voyant l’air de triomphe sur le visage de Jack. Celui-ci écarquilla les yeux, conscients qu’ils se moquaient de lui mais ils ne comprenaient pas pourquoi.

─ Ok ! Ok ! Ok ! Je me suis trompé ! C’est de mycose dont vous parlez. Ils doivent en avoir ceux qui sont sur la piste de danse, ils ne font que boire et transpirer.

─ Encore une mauvaise réponse, Jack. Tu manques de culture que c’en est désespérant, lui dit Tarja.

Cette fois, la coupe était pleine. Jack se leva et menaça de partir sur le champ. Glen se débrouillerait pour reconduire Tarja ensuite. A chaque fois qu’il y avait une discussion un peu sérieuse, on le prenait pour l’imbécile de service. Il avait l’impression d’être invité à un diner de cons, et il y tenait généralement la vedette. Merde, il n’avait pas fait des études poussées comme Tarja ou Glen, mais tout de même, il avait un peu de culture. Et puis après tout, son expérience de la vie valait bien toutes les années passées sur les bancs de l’école par ceux qui obtenaient un bac. Avoir le bac, ou un autre diplôme supérieur, c’était bien. Seulement, quand il fallait remplacer un fusible ou changer un joint, là il n’y avait plus personne.

─ Allez, assieds toi, Jack. On va t’expliquer ce qu’est une mitose, lui dit Glen d’une voix un peu trop mielleuse.

─ Tu sais ce qu’est la division cellulaire ? lui demanda Tarja en souriant

─ Et voilà que vous allez parlez de prison, de maton et tout le toutim. Allez, je me casse, passez une bonne soirée !

 

 

EUPHORIE

Par Anne

 

Soir d’été. Il fait lourd, très lourd. Qu’importe, les trois compères ont décidé de se faire une sortie exceptionnelle pour Jack : aller en boîte de nuit. Glen et Tarja ont coutume de ce genre d’endroit mais pour Jack, c’est un sacrifice que de s’y rendre ! Il peut bien faire ça pour ses deux meilleurs amis…Il s’est préparé psychologiquement à l’avance, se mêler à ce qu’il considère comme de la débauche à l’état primitif ne s’improvise pas ! Il s’est familiarisé avec l’idée des semaines et des semaines avant ladite sortie infernale. Car oui, c’est bel et bien en enfer que Jack pense aller. Des agités partout, se dandinant tels des démons pour attirer leurs proies. Telle est la vision qu’il a de la discothèque. Il s’est obligé à compulser des tonnes d’infos sur la façon de programmer un tel événement : l’attitude à adopter pour ne pas se faire remarquer, les personnes à éviter, les conduites à risque…

Le soir S approchant, Jack voulait s’isoler, ne pas voir ses amis, lesquels trouvaient son attitude plus qu’étrange, à la limite du pathologique !

- « Jack, arrête ton cinéma, on ne part pas à l’aventure Tarja et moi, on sait ce qu’on fait. Tu nous connais quand même, tu n’ignores pas qu’on ne prend jamais une décision à la légère !

- Oui…mais là…c’est risqué quoi !

- Qu’est-ce qu’on devient Jack si on ne prend pas de risques dans notre chienne de vie, hein ?? Glen te l’a dit, tout ça est mûrement réfléchi voyons, fais-nous confiance !

- Je vous ai toujours suivis mais cette fois, j’admets que c’est en me faisant sacrément violence que je vous accompagne dans ce bourbier… »

La discussion avait vite coupé court puisque Jack devenait fébrile à chaque fois que ses amis évoquaient cette vie nocturne. L’univers des paillettes tendait les bras à Glen et Tarja, ils n’allaient pas s’en priver, même s’il fallait pour ça supporter la paranoïa de Jack.

- « Mon vieux pote, je te propose de t’immerger une première fois dans l’ambiance, de façon très…soft…tu veux, ça te rassurerait ?

- Me rassurer Glen ?? Tu sais ce qui me rassurerait, c’est que vous abandonniez l’idée Tarja et toi, voilà ce qui me rassurerait vraiment !!

- Mais merde Jack, avance un peu ! Tu vas pas stagner toute ta putain de vie et camper sur tes foutues positions ! On te demande quand même pas grand-chose. Même si tu ne cautionnes pas, qu’au moins tu partages un minimum notre engouement à Tarja et moi !

- Oui oui, c’est bon…qu’est-ce que je dois faire ?

- Nous suivre, tout simplement. Je vais te guider mon pote, t’inquiète.

- Pas du tout inquiet moi, mais alors, pas du tout ! »

C’est ainsi que les trois amis se retrouvent un soir de juillet devant l’immense porte d’une boîte de nuit…

- « Glen, tu m’avais dit que c’était une immersion en douceur, ça semble gigantesque à l’intérieur ! Je me trompe ?? Me raconte-pas d’histoires hein !

- C’est…normal Jack. Ni trop grand, ni trop petit. Tu verras, on va te mettre à l’aise rapidement, pas de soucis. »

Tout juste entrés dans l’antre des plaisirs dansants, Glen, Tarja et Jack furent happés par une jeune femme affichant un décolleté plus ouvert qu’un géranium en floraison ! Les yeux de Jack s’écarquillèrent, à la fois scandalisés et troublés par cette vision. Glen ne manqua pas de le remarquer :

- « Et bien mon pote, du jamais vu ou quoi ??

- Oh…non…enfin si…mais…et arrête de te foutre de ma gueule comme ça Glen ou je dégage sur le champ !!

- Tu raterais tant de bonnes choses Jack…tu ne vas pas faire cette connerie, rassure-moi !

- Glen a raison Jacky…allez, viens, je vais te conduire dans un p’tit coin tranquille, suis-moi.

- Quoi ?? Qu’est-ce que tu dis Tarja ?? Putain, je comprends rien avec cette musique de dégénérés ! Musique…ouais, tu parles ! »

Tarja répéta alors à l’oreille de son ami ce qu’il n’avait pu entendre. Après quoi, ils partirent s’asseoir dans des banquettes chaleureuses à souhait. Glen les rejoignit quelques instants plus tard, trois verres en mains qu’il s’empressa de déposer sur une petite table.

- « T’as reconnu le rif de cette sacrée chanson au moins Jack ??

- Oui oui…ça va oh ! Tu peux me lâcher un peu ??

- C’est ça…mais fais un effort pour t’imprégner de l’ambiance mon vieux !

- Une ambiance ? T’appelles ça comme ça toi ? Tarja, dis-moi que c’est pas ça une ambiance, une vraie ??

- Ben…mon Jacky, y a ambiance et ambiance tu sais…

- Ah ouais ? Et vous, c’est ce genre là que vous comptez faire avec votre…projet ??

- Pas exactement…nous on veut du plus…

- Du plus… ??

- Glen, aide-moi bon sang ! Comment formuler ça ?...

- Ah ben c’est simple, nous on veut de la thématique, tu vois Jack ?

- Euh…non !

- Pas grave, tu comprendras quand on ouvrira la boîte. Tu vas être surpris mon pote !

- Oui, ça j’en doute pas ! Mais agréablement, c’est là que j’suis plus inquiet tu vois ! »

La nuit se profilait. Les heures défilèrent sans que Jack ne bougeât de son coin. Ses deux amis désespéraient. D’autant plus qu’ils auraient tellement voulu que leur pote montrât un semblant d’intérêt à ce qui allait devenir leur gagne pain. L’ouverture d’une discothèque dont Tarja et Glen allaient être les grands patrons ! C’était un rêve de gosse qu’ils avaient toujours eu en commun. L’occasion s’étant présentée, ils avaient réalisé leur rêve. Tout était prêt pour l’inauguration de leur boîte à bonheur. Sauf un détail primordial à leurs yeux : le partage de leur joie avec Jack.

Lorsque le grand soir arriva, Glen était allé chercher Jack chez lui pour se rendre ensuite à l’Euphoria…

- « Sérieux Glen, c’est quoi ce nom de chiotte que vous avez choisi ??

- C’est très évocateur, c’est tout…et puis ça sonne bien, dis pas le contraire !

- Et c’est censé évoquer l’euphorie de qui, de quoi ??

- Tu demanderas à Tarja, c’est elle qui a eu l’idée. 

- Et tu as suivi sans te poser plus de questions bien entendu ! Je te reconnais plus mon Glen hein…depuis quand tu laisses une nana décider à ta place ??

- Tarja n’est pas une nana, c’est ma meilleure amie, pas pareil !

- J’ai compris ! Je pensais que peut-être vous aviez fricoté un peu ensemble…mais non, c’est pas ça !

- Qu’est-ce que tu racontes ? Tu délires ??

- Nan nan, au contraire, c’est très scientifique comme processus…j’aurais dû y penser !

-  ????

- Tu as subi une mitose du cerveau, c’est ça hein ?

- Quoi ??? Une quoi ??

- Y a eu une sorte de…métamorphose en fait…la cellule mère qui régnait en maîtresse sur ton cerveau s’est coupée en deux pour faire naître deux cellules filles et du coup, tu as adopté un comportement typiquement féminin ! Voilà pourquoi tu acceptes sans rechigner tout ce que te propose Tarja, c’est comme…ton double !

- T’as de la fièvre Jack ? T’as abusé du Glen ??

- Ah non, jamais je n’abuserai de toi mon ami ! »

Et Jack de s’élancer dans un fou rire ultra nerveux, presque convulsif. Inquiet, Glen saisit son portable pour parler à Tarja. Mais cette dernière étant déjà à l’Euphoria, elle n’entendit pas le téléphone sonner. Tandis que Jack pleurait de rire, son meilleur pote prit une décision radicale : l’hôpital, voir un médecin, un spécialiste, c’était le seul recours pour sauver son ami. Il embarqua Jack dans sa berline, le laissant croire qu’ils se rendaient à la discothèque. Quelques petits kilomètres plus tard, un urgentiste accompagné d’un psychiatre diagnostiqua très vite un délire de frustration.

- « C’est quoi ce truc docteur ??

- Votre ami est phobique. Il a une peur violente de tout ce qui pourrait nuire à son intégrité morale. Il s’encaserne dans ses croyances et se frustre sans même s’en rendre compte, pensant, au contraire, qu’il est dans le vrai. C’est ce qui le conduit au genre de trouble comportemental dont vous avez été témoin…

- En clair ?

- Nous allons le garder en observation déjà, ensuite, nous aviserons. »

L’euphorie céda sans sourciller sa place à l’angoisse dans l’esprit de Glen…

 

 

Mise en boite :

Par Christine

 

Le bâtiment avait l’allure d’une hacienda. C’était même placardé sur le mur principal en grosses lettres gothico-mauresques :«  l’Hacienda », au cas où on aurait eu des doutes avant de prendre la fuite.

Une hacienda king size qui avait remplacé le soleil d’Andalousie par des tubes au néon, king size eux aussi. 

      — Jack, rassure-moi ! Moi qui pensais que tu voulais me montrer ta maison de vacances… C’est tout de même pas ÇA la fameuse hacienda où tu voulais m’emmener, hein ?

- Mais si, Tarja ! Chouette, non ? C’est la boite de nuit branchée du coin.

- Ah ça, pour être branchée, elle est branchée… Doit y avoir au moins 14 milliards de Watts qui clignotent sur la façade. C’est d’un chic… Pince-moi, je rêve ! … Aïeheuuu ! Mais tu fais mal !

- Tu me dis de pincer, je pince. Bon, arrête de critiquer. On y va ? Glen doit nous attendre à l’intérieur. Si tu veux te défouler, tu te défouleras sur la piste de dance.

 

Tarja sortit de la voiture, suivie par Jack. Tous deux empruntèrent le petit bout de chemin gravillonné menant à l’entrée de la discothèque. Le physionomiste, king size également, les détailla de haut en bas sans broncher. Puis épuisé par cet effort il retourna à la contemplation d’un point perdu dans un horizon très lointain et très vague. On pouvait supposer que c’était un laissez-passer et qu’il préférait consacrer son énergie à tenter désespérément de convaincre son unique neurone de réussir une mitose.

Poussant la porte lourde de ferronneries simili andalouses Jack et Tarja furent percutés de plein fouet par le bruit qui s’échappait de l’intérieur. L’orchestre compensait son manque de talent en misant sur les décibels et le bassiste, poussant les riffs dans leurs derniers retranchements, transformait « Smoke on the water » en « Tsunami et terreur ».

- ….

- Quoi ? Parle plus fort, j’entends rien !

- ….

 - ??? QUOI ?

 

Tarja saisit le bras de Jack et l’entraîna vers le côté gauche de la salle, légèrement épargné par la tornade d’ondes sonores.

    Je te disais que Glen était là-bas, fit-elle en montrant une silhouette qui fendait la foule pour se diriger vers eux.

 

Jack regarda dans la direction indiquée et leva ses bras en les agitant. Il ne fallut pas plus de quelques secondes à Glen (ainsi que quelques pieds définitivement hors d’usage, quelques côtes brisées et de nombreux danseurs KO) pour les rejoindre.

- Et ben… c’est pas trop tôt ! Je commençais à m’impatienter, moi… leur dit-il.

- Dis donc, Glen, tu n’as pas trouvé plus calme comme endroit pour un rendez-vous ? C’est pas pour critiquer, hein… Mais mes oreilles, j’y tiens ! Elles peuvent encore servir un peu !

- Tarja, tu es d’une mauvaise foi… C’est un peu fort, mais ça va. Hein, Jack ? t’es d’accord ?

- Heu ? Bahhh… moi je m’en fiche du moment qu’il y a des nanas et de la bière. J’ai repéré une petite, là, à l’entrée, qui m’a l’air toute seulette et toute tristoune. J’ai bien envie d’aller lui remonter le moral

- Ah non ! Ne me laissez pas toute seule, les gars ! La dernière fois, je me suis coltinée un gros lourdaud toute la soirée. Merci du cadeau ! Pas moyen de m’en dépêtrer.

- Ben, c’est pas de notre faute si t’es mignonne tout de même ! répondit Glen. Et moi, je ne dois pas être trop mal non plus : vous voyez la brunette qui est en train de sortir ?

- Oui ? Celle qui a un tee-shirt à paillettes ? La brune ? fit Jack, qui avait l’air de trouver la jeune fille tout à fait à son goût.

- Oui, bon.. Pas touche ! Chasse gardée mon pote ! Elle est vachement mignonne, même si elle m’a un peu bassiné avec ses grands discours altermondialistes et tutti chianti…Ouaip, vachement mignonne.

- Glen ? Il y a plein de minettes qui sont là à te dévorer des yeux, et toi, tu causes altermondialisme ?

- Voui… Bon, c’est vrai, elle était très soûlante, en fait. Mais quand on te parle lutte des classes et décroissance avec de tels yeux… Et en sentant aussi bon…. Un vrai bouquet de géraniums et de vanille, cette fille.

 

Jack et Tarja firent la moue en écoutant Glen. Jack allait répondre lorsque Glen enchaîna :

- Et c’est pas tout ! J’ai un rencard et je vais aller la retrouver dehors

- Quoi ? Tarja écarquilla les yeux. Tu nous laisses tomber ? On vient à peine d’arriver.

- Ben, j’y suis pour rien si vous avez mis 3 heures pour venir !

- Glen, moi, je suis de ton côté, dit Jack en lui tapant dans le dos. Solidarité masculine ! allez, va, va chercher bonheur sur le parking !

- Yes Man ! Et puis zieute un peu : elle m’a laissé la télécommande de sa voiture ! Je clique, ça clignote, ça fait « Bip Bip » et qui il y aura à côté du carrosse et qui est déjà en train de m’attendre ? Hummmm ?

- Alors, là… Fonce, mon gars ! Et que le grand Casanova soit avec toi !

 

Jack éclata de rire, se retourna vers Tarja et lui proposa de prendre un verre au bar tandis que Glen se dirigeait vers la sortie, la précieuse télécommande en main.

Une fois à l’extérieur, le calme soudain lui fit prendre conscience que ses oreilles auraient beaucoup de mal à se remettre de tant d’émotions fortes. Ca sifflait, ça acouphénait, ça protestait vigoureusement. Il attendit quelques secondes, puis se dit que là n’était pas la priorité du moment.

Il regarda la télécommande, sourit, et appuya.

Sa dernière vision fut celle d’une immense boule de feu.

 

Dernier communiqué de l’agence France Presse : On en sait désormais un peu plus sur l’attentat qui, la nuit dernière, a détruit la discothèque « l’Hacienda », faisant plus d’une centaine de victimes et des centaines de blessés dont certains sont dans un état critique. La police scientifique est sur la piste d’un détonateur contenu dans une télécommande. Le coupable présumé, Glen X, fait partie des victimes. Aucune revendication pour l’instant mais des tracts d’un groupuscule antigouvernemental inconnu ont été retrouvés sur le parking.

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6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 23:46

C’est quoi ce bordel ??

Par Anne

-          « On a pris la bonne décision Tarja, j’t’assure !

-          Oui mais imagine qu’un sadique nous enlève !

-          Oh la la…tu r’gardes vraiment trop la télé toi hein !

-          Les infos surtout ! N’empêche que j’ai peur Glen…et puis nos parents…

-          Quoi nos parents ? Nos parents c’est des cons ! Tu l’sais autant que moi ! C’est eux qui nous ont poussés à fuguer, c’est leur connerie Tarja !

-          Je sais mais…

-          Arrête ! Tu f’r’ais mieux de dépenser ton énergie à lever le pouce, merde alors ! C’est moi qui fais tout le boulot ! En plus, le stop, ça marche mieux avec une fille, c’est connu.

-          Ah ben oui c’est sûr, les kidnappings aussi ça marche mieux avec les filles qui font du stop, ça aussi c’est bien connu !

-          Ah ouais ? Et les p’tits mecs qui attirent les pédophiles, tu sais, ceux qui font semblant d’avoir fait tomber leur savonnette pour mieux les enculer après !

-          Ben oui, je sais, tu vois bien qu’on est en danger tous les deux !

-          Bon, j’en ai marre moi hein ! Si tu veux plus la faire c’te fugue, rentre à la maison, tu m’fais chier là ! »

Tarja ne dit plus un mot. Elle savait que lorsque son frère haussait le ton comme ça, il valait mieux ne rien répliquer. Et faire demi-tour lui semblait impensable sans lui. Jumeaux jusqu’au bout de leurs bêtises depuis tout petits, ils étaient inséparables, pour le meilleur et pour le pire. Alors, quand leur père avait, une fois de plus, joué du ceinturon sur eux, Tarja n’avait pas hésité à suivre son frère dans l’aventure fugueuse. Une mère alcoolique, cumulant dépression sur dépression, un père tellement désarmé qu’il usait plus facilement de la violence que de l’amour, les arguments ne manquaient pas pour fuir la maison familiale disloquée. De toute façon, Glen et Tarja avaient loupé leur année scolaire, le bac, ils ne l’auraient pas, ils en étaient convaincus. Et puis…ce foutu bac…à quoi il pouvait bien leur servir ?

Ce matin de mai, les jumeaux avaient donc très tôt préparé un paquetage, direction…loin ! Ils avaient pris soin de piquer quelques billets que leur père gardait au chaud, en cas de crise. Ce dernier pensait que sa cachette en était vraiment une. Mais Glen et Tarja avaient vite repéré le petit manège de leur paternel quand celui-ci allait bricoler dans la grange. Le mini butin était bien planqué, oui. Mais Glen avait toujours su espionner sans jamais se faire remarquer. Alors, la planque n’en n’était pas une pour lui. Un petit pactole dont leur ivrogne de mère ignorait l’existence. Elle avait déjà du mal à se rappeler le prénom de ses enfants !

-          « Dis Glen…

-          Quoi encore ?

-          Et si du coup, c’était maman qui prenait la dérouillée à notre place ?

-          L’autre abruti n’a pas attendu notre fuite pour ça, pauv’naïve ! Tu préfères vraiment fermer les yeux sur ce qui fait mal toi hein !

-          C’est pas ça mais…

-          Mais, mais…si, c’est ça ! Et franchement, qu’est-ce qu’on en a à foutre que l’alcoolo qui nous sert de mère se prenne une rouste ?? Elle nous a aidés elle en passant son temps à cuver ??

-          Oui, je sais…

-          Bon, alors ! Pas la peine de te faire du mouron pour elle, pigé ?

-          Oui Glen, t’as raison…et s’ils lancent un avis de recherche, on va se faire repérer, on est foutus !!

-          À l’heure qu’il est Tarja, la vieille s’est certainement pas rendue compte de notre absence et le vieux, il doit être bien tranquille devant ses matchs de catch, à gueuler plus forts que ces connards de commentateurs ! Ils sont débarrassés sœurette, t’inquiète… C’est nous qui leur rendons service en décampant, crois-moi.

-          Ouais, p’tet…et les copains ?

-          Quels copains ?? T’es vraiment con avec tes illusions ! On n’a pas de vrais copains ! T’en connais un seul qui soit venu une seule fois à notre rescousse ?? Et ben non ! Tu peux pas me prouver le contraire.

-          Quand même, Jack…

-          Jack ? Il est gentil mais c’est un brave con, un tir au flanc ! Trop trouillard pour affronter la réalité de merde ! Allez, pleure-pas p’tite sœur, on va s’en sortir. Tu m’fais confiance ?

-          Comme toujours Glen, tu l’sais…

-          Alors, repose-toi sur moi et arrête de te triturer les méninges pour des conneries, tu t’fais du mal. On va prendre un nouveau départ, ça va être chouette, j’te l’promets ! »

Sur ces paroles réconfortantes, Tarja avait fait cesser son processus lacrimal et s’était remise au boulot. Requinquée par son frangin, elle arborait son plus éclatant sourire, le pouce en l’air, regardant néanmoins les voitures s’éloigner les unes après les autres. Mais elle ne perdait pas espoir. Une bagnole allait bien finir par remarquer leur pancarte affichant « Vers Bandol » Et même si on ne les conduisait pas jusque-là, au moins ils avanceraient.

Les minutes s’écoulèrent tandis que le jour déclinait.

-          « J’en ai marre Glen. J’ai fait des efforts pourtant…

-          Je sais Tarja, je sais…on va p’tet devoir se remettre en marche plus activement pour atteindre un village où on pourra manger et dormir. Demain, on y verra plus clair. Allez, courage ! »

Le sac à dos sur les épaules de Glen, les jumeaux reprirent leur marche lascive mais déterminée. Sept kilomètres jusqu’au prochain patelin, annonçait un panneau directionnel.

-          « T’as mis tes bottes de sept lieues Tarja ?

-          J’ai pas envie de rire Glen, j’fais déjà ce que j’peux pour tenir encore debout.

-          Oui je sais…je voulais juste te redonner le sourire…

-          C’est sûr que c’est pas avec tes citations fétiches du Marquis de Sade que t’aurais pu déclencher un rictus ! »

Les deux complices eurent alors leur premier fou rire, nerveux, sans doute, mais comme il leur faisait du bien ! À tel point qu’ils ne s’aperçurent même pas qu’une voiture venait de s’arrêter non loin d’eux. Un jeune homme descendit du véhicule et se dirigea vers les fugueurs.

-          « Mais…non, j’le crois pas ! Tarja, regarde, c’est Jack !

-          Qu’est-ce qu’il fout là ?? »

La réponse ne se fit pas attendre, leur pote de lycée arrivait à leur niveau, une besace sur l’épaule.

-          « Et oui, les amis, je crois qu’on est dans la même galère nous trois !

-          C’est pas possible Jack…j’comprends pas, tu vas où ?

-          Euh…à…Bandol ! »

Les trois compères rirent à l’unisson ; échange d’embrassades, d’accolades puis Jack raconta les déboires familiaux qui l’avaient conduit à fuguer lui aussi. Cela redonna la pêche aux jumeaux qui se sentirent soudainement moins seuls. C’est ainsi que les trois amis reprirent leur périple jusqu’à atteindre le village. Là, ils trouvèrent un piteux hôtel mais cela ne les arrêta pas, ils étaient bien trop épuisés et n’avaient même plus faim. Après avoir payé le gros monsieur de la réception, ils prirent la clef de leur chambre commune. Ils ne mirent pas longtemps à s’endormir malgré la literie plus que douteuse et les odeurs nauséabondes persistantes.

Au petit matin, leur porte s’ouvrit. Glen et Tarja dormaient profondément dans le même lit, tandis que Jack ronflait bruyamment dans un autre. Ils finirent par tout de même s’éveiller subitement lorsqu’ils sentirent la présence de plusieurs personnes. Des femmes au regard libidineux, les seins dégoulinants, les fixaient avec intensité.

-          « Alors, les chéris, bien dormi ? D’attaque pour le boulot ? Ah oui, pas la peine de hurler, les portes sont toutes capitonnées, je préfère vous prévenir, ça vous évitera de dépenser une énergie qui va vous être précieuse !

-          Mais…

-          Tarja, arrête avec tes « mais » ! Tu vois pas que c’est une farce ??

-          Une farce jeune homme ?...hum…oui, on n’a qu’à appeler ça comme ça, c’est amusant en effet !

-          Qu’est-ce qui est amusant au juste euh…madame ?

-          Qu’il est chou à m’appeler madame ! Toi, tu dois être Jack pour être si poli…le p’tit branleur là, ce serait bien le fameux Glen ! Et forcément, la demoiselle, on sait…

-          Mais vous savez quoi ?? Oh, c’est quoi ce bordel ??

-          Exactement ! C’est ça, un bordel !

-          Quoi ?? Glen…

-          T’inquiète Tarja, je suis là…

-          Mais après mes mignons, vous allez être un peu séparés, les clients n’aiment pas tous les jeux à plusieurs !

-          Les « clients » ?? Bon, on se casse, Tarja, Jack, venez !

-          Vous casser où ? Pas chez vos parents, pas la peine, on a passé un accord.

-          Glen, qu’est-ce qu’elle raconte ??

-          Tarja, j’en sais rien moi !! Arrête de flipper tout le temps, c’est pénible !

-          Ah oui, c’est bien toi Glen…c’est comme ça que t’a décrit ton père : teigneux !

-          Mon père ? Vous avez parlé à mon père ??

-          Je vais vous dire une chose les enfants, fuguer, ça s’improvise pas, on laisse pas traîner ses papiers dans le premier hôtel venu ! Alors, évidemment, rien de plus facile pour avoir vos noms etc etc…comme ça, pas de temps perdu ! Et puis, franchement, ils sont supers vos parents à vous trois hein…pas difficile la négociation avec eux !

-          Quelle négociation ?? Mais merde, dites-nous ce que vous trafiquez !!

-          Vous ! On fait du trafic de vous ! Et j’avoue que la tâche a été facilitée, vu que vos parents ne veulent plus vous revoir…bon, c’est pas tout ça mais y a du boulot les marmots si on veut une vie de château ! »

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6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 23:41

Maintenant que tout le monde connait le principe de nos joutes amicales, voici les quelques mots à caser avec pour thème "sur le bord de la route" :

- savonnette

- château

- dépression

 

 

FRAYEUR BLANCHE POUR PEUR BLEUE

Par David

Déjà que je me suis ramassé la figure sous la douche ce matin en voulant récupérer ma savonnette qui avait glissé des mains… Me voilà maintenant à plusieurs dizaines de kilomètres du château, sur le bord de la route longeant une superbe forêt normande, avec un ciel annonçant une sérieuse dépression. Le tout agrémenté d’une voiture fumant à rendre vert de jalousie un sapeur ! Le bonheur dans son entière plénitude ; ou presque.

Je suis doué pour les situations de ce genre. Glen et Tarja me le disent sans arrêt et se moquent souvent de mes péripéties involontaires. Mais quand je vais leur raconter ça…, je crains qu’ils me conduisent directement à l’asile sans passer par la case départ.

Comment pouvais-je me douter que cette belle auto-stoppeuse diaphane me jouerait un tour aussi pendable ? Mon altruisme finira bien par me perdre tôt ou tard… En y repensant, je me rendais compte que ce que je venais de vivre me donnait une chair de poule digne des meilleurs films d’horreur.

Cela devait faire dix minutes que j’avais quitté mon chat, tôt dès les premières lueurs de l’aube. Lui, restait tranquillement à ronronner dans les méandres de la demeure à la recherche d’un coin bien frais où dormir. Le rétroviseur laissait voir un ciel noir et opaque n’augurant rien de bon pour les prochaines heures. Le vent s’était levé et fouettait avec vigueur tout ce qui se trouvait sur son chemin. Les arbres laissaient branches et feuilles se balancer au rythme des rafales tout en entamant une mélopée qui avait tendance à jouer sur mon moral. Le ciel n’était donc pas seul à être sombre et les nuages emplissaient également mon esprit…

Au bout de plusieurs kilomètres d’asphalte, je n’avais toujours rencontré personne ; il n’y avait vraiment pas âme qui vive dans cette région. En arrivant à Lyons-la-Forêt, je m’arrêtais toutefois devant un bar afin de prendre un café bien serré et acheter le journal local. Dès le breuvage avalé et cette petite pause terminée, je rejoignais mon bolide où je jetais nonchalamment la feuille de chou sur le siège passager. Je redémarrais lentement afin de ne pas me faire trop remarquer. La place du marché aussitôt dépassée, je tournais à gauche pour rejoindre la route de Paris. Après cinq petites minutes de conduite en pleine forêt, sur des voies étroites et délaissées, j’apercevais au loin un petit point blanc qui grossissait à mesure que je m’en approchais. La forme, à première vue impossible à identifier, se révélait être une jeune femme qui faisait du stop. Le ciel étant particulièrement menaçant, je n’avais bien évidemment pas le cœur à la laisser sous les trombes d’eau qui n’allaient pas tarder à s’abattre avec fracas sur le paysage. Arrivé à sa hauteur, je décélérais sérieusement. Une fois à l’arrêt j'arborais mon plus beau sourire, digne d’une publicité pour un dentifrice célèbre ; ne manquait que la rose entre les dents. La jeune femme, habillée de blanc des pieds à la tête, posait un regard neutre sur moi avant d’esquisser un geste timide et retenu afin d’ouvrir la portière. Elle ne semblait aucunement surprise ni effrayée de voir un inconnu l’aborder. Ses yeux d’un noir intense ne laissaient pas deviner ses pensées. Alors que je croyais qu’elle n’allait pas monter, sa main se dégageait de son vêtement et se dirigeait fermement à hauteur de la poignée de portière. L’ouverture laissait pénétrer un vent frais et tonique ainsi que le parfum de la terre et de l’herbe humide. Le silence était complet ; il n’y avait eu jusqu’à présent, aucun échange de mots. La situation en était troublante. Son visage reflétait une adolescence fraichement dépassée et il en émanait une sérénité déconcertante. Il n’était pourtant pas courant de croiser une jeune femme en pleine nature, sur le bord de la route, alors que le soleil peinait à se lever. Je la regardais entrer dans le véhicule, sa robe immaculée ondoyant sous ses formes délicates. Aucun son ne se formait, ni sur ses lèvres ni dans ses gestes. Ses mouvements étaient comme muets, enveloppés de ouate. Seule sa présence prouvait réellement son existence, sa réalité. J’avais envie de la toucher afin de vérifier que je ne rêvais pas. Si Tarja était là, elle me dirait que les femmes se déplaçaient toujours dans un silence irréel. Glen me jetterait des œillades lubriques, prêt à roucouler et à faire le dos rond en paradant devant cette superbe apparition fantomatique. Je me sentais fébrile à côté d’elle. La portière refermée, je ne lui demandais même pas où elle devait se rendre. De toute façon la route était longue jusqu’au prochain embranchement. J’enclenchais la première vitesse, et le paysage se mit de nouveau à défiler, d’abord au ralenti puis plus rapidement. Jamais elle ne m’adressait la parole. À aucun moment je ne cherchais à rompre ce silence. L’instant avait quelque chose de magique d’une certaine manière. La voiture avalait les kilomètres, les rubans de macadam s’enchainant sans rien proposer d’autre à l’horizon. Il serait toujours temps de lui demander sa destination et d’engager plus avant la conversation. Je me décidais à allumer l’autoradio afin de mettre un peu de vie dans l’habitacle, l’ambiance virant franchement au glacial. Mais il fallait croire que le temps, conjugué à la densité forestière du secteur, ne voulait m’offrir que des grésillements à n’en plus finir. Impossible de capter la moindre station. Si seulement le lecteur cd était encore en état de fonctionnement… décidément, depuis le début de la journée le sort semblait s’acharner sur moi. Comme une mise en garde pourrais-je croire, si j’étais superstitieux. Je sentais par moment le regard noir de la créature se poser sur moi, alors que mon attention était uniquement dirigée sur la route. Des picotements, une caresse urticante, m’effleuraient la nuque, comme une chair de poule qui augmentait ce malaise et ne faisait que croitre petit à petit. Pas une parole, pas un souffle ; rien que le silence et cette femme dans ses vêtements d’une blancheur à faire pâlir un mort. Le moteur ne faisait entendre qu’un léger ronronnement malgré mon pied qui écrasait la pédale. Des traces de freinage brusques surgissaient par instant sur la chaussée, indiquant de possibles accidents. Des tatouages sur le bitume qui devaient laisser dans la mémoire de certains de mortelles frayeurs.

Les lacets s’enchainaient, surgissaient subitement de nulle part. Des parapets étaient là aussi largement noircis par les chocs et frottements multiples. Je sentais comme une tension dans l’air ; un parfum indéfinissable qui me mettait considérablement mal à l’aise. Les mains de mon improbable accompagnatrice étaient délicatement posées sur ses cuisses, immobiles. Depuis quelques minutes je la sentais troublée, tourmentée. Où peut-être était-ce moi qui imaginais cela ? Je n’avais aucune idée de ce que je pouvais faire. La seule pensée qui me venait en tête était de piler et de la prier de s’en aller, aussi brusquement que notre rencontre. Nous traversions à ce moment-là une plaine où les champs s’étalaient à perte de vue. Alors que je tournais la tête vers son visage, elle se mit à hurler, un cri révélant une terreur incommensurable ! Comme si sa mâchoire s’étirait de bas en haut dans une grimace horrifique, elle me scrutait et dardait sur moi ses yeux impénétrables. L’instant suivant je regardais un siège vide, avec juste un journal posé dessus. Tentant de récupérer mes esprits, les poils hérissés de tous côtés, je fixais à nouveau mon regard sur le grand ruban bleu qui défilait sous les roues… mais pas assez rapidement. La fraction de seconde entre le cri et la prise de conscience était de trop. La légère inclinaison de la route précédait un double virage en épingle qui plongeait à nouveau au sein de la forêt. Le moment d’incompréhension et de panique passé, je me mettais debout sur la pédale de frein, entendant les cliquetis spécifiques du système ABS se mettre au travail. Contrebraquant à gauche afin de ne pas prendre de front le petit parapet, je sentais l’arrière du véhicule se cabrer et chasser. Un violent choc secouait la voiture, et faisait exploser un pneu dans un assourdissant fracas métallique. À l’allure où j’étais encore à l’entrée du premier tournant, je réalisais qu’il m’était impossible de le passer sans dommages. Le principal était de les limiter. Mon esprit embrouillé était encore en train de penser à cette apparition – peut-on la nommer autrement – qui s’était évaporée comme au cœur d’un rêve. Elle qui semblait aussi réelle qui n’importe qui. Le véhicule finit par stopper sa course en plein milieu du virage, en plongeant une partie de la carrosserie dans la terre meuble qui était sur le bas côté, mur imposant, mais salvateur. Les deux mains crispées sur le volant, mon esprit moulinait à vive allure. C’était comme si ma vie défilait en accéléré devant mes yeux. Je n’avais même pas senti le choc de l’air bag sur mon visage. Le hurlement d’effroi raisonnait encore au fond de mon cerveau et se répandait telle une onde électrique dans tous les tissus de mon corps. Cette bouche démesurément grande était imprimée sur mes rétines. Les minutes s’écoulaient et il me fallait appeler les secours. Mes yeux se posèrent sur le siège passager. Le journal n’avait pas bougé d’un centimètre. Les pages n’étaient pas du tout froissées, comme elles auraient dû l’être normalement après avoir été malmenées par une personne assise dessus… Je le saisissais entre les mains quand un encart retint mon attention : « une jeune lyonsaise de 18 ans perd la vie dans une collision en plein cœur de la forêt ». La photo ne laissait aucun doute, il s’agissait bien de la jeune femme qui était montée avec moi. Rêve ou cauchemar, cette dame blanche m’avait-elle sauvé la vie ou souhaitait-elle me l’ôter ?               

N. B. Les auto-stoppeuses fantômes 

Une évolution récente du mythe de la dame blanche est celle de l’auto-stoppeuse fantôme. Il s’agit presque exclusivement d’apparitions de jeunes femmes, même s’il existe quelques cas d’autostoppeurs. Une jeune femme habillée en blanc fait de l’autostop la nuit et, après être montée dans un véhicule, disparaît brusquement, soit à l’approche d’un passage dangereux en poussant un cri d’alarme, soit en arrivant à une adresse donnée. Ce phénomène est connu un peu partout dans le monde et est généralement considéré comme appartenant aux légendes urbaines. Elle se montre peu loquace, voire complètement muette. Après un parcours assez court, elle pousse un cri d'avertissement à l'arrivée à un passage dangereux, virage ou carrefour, puis disparaît inexplicablement du véhicule en mouvement dont les portes restent fermées. Contrairement aux dames blanches « fées » ou « messagères » qui sont des entités, les auto-stoppeuses fantômes semblent être toujours le fantôme d’une personne contemporaine décédée accidentellement.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Auto-stoppeuse_fant%C3%B4me

 

dame blanche auto-stoppeuse

Photo récoltée à cette adresse : http://www.google.fr/imgres?imgurl=http://1.bp.blogspot.com/_AzNzyfksigU/S97UUlG-S1I/AAAAAAAAAgI/vFZ4fbX_NSQ/s1600/dame1.jpg&imgrefurl=http://euromythes.blogspot.com/2010/05/ikrame-et-fionna-damiens-vous.html&usg=__VQbyQ6Axgt7Rp2M0qZXvI4K4k7Q=&h=285&w=400&sz=19&hl=fr&start=0&zoom=1&tbnid=0pvD68n4PVDk2M:&tbnh=148&tbnw=201&ei=n64ITqqlCdD2sgafmvzbDA&prev=/search%3Fq%3Dauto-stoppeuse%2Bdame%2Bblanche%26hl%3Dfr%26client%3Dfirefox-a%26hs%3D4WF%26sa%3DX%26rls%3Dorg.mozilla:fr:official%26biw%3D1152%26bih%3D739%26tbm%3Disch%26prmd%3Divns&itbs=1&iact=hc&vpx=845&vpy=312&dur=68&hovh=189&hovw=266&tx=182&ty=104&page=1&ndsp=24&ved=1t:429,r:23,s:0&biw=1152&bih=739

 

 

Arme blanche pour fleur bleue

Par Christine

Quelque part dans les Cévennes, Entre Causse Noir et Causse Méjean. Une belle fin d’après-midi. Une route en balcon. Une voiture.

La main gauche sur le volant, Glen sifflotait joyeusement en battant la mesure de la main droite. Il lança un coup d’œil vers le siège passager.

-          Alors, elle est pas belle ma p’tite Corvette ? J’ai pas eu raison de vous emmener en promenade ?

 

Tarja se mit à gigoter.

-          Aïe ! Mais fais donc attention ! grogna Jack. Regarde où tu mets ton coude ! Tu viens de me briser au moins trois côtes d’un coup.

-          Tu crois peut-être que je suis mieux lotie que toi ? Souffre donc un peu en silence !

-          T’as raison, je ferais mieux de me taire. Sinon, je suis obligé, en plus, d’avaler tes cheveux lorsque j’ouvre la bouche. C’est pas que ce soit mauvais, chère amie, mais cet arrière-goût d’après-shampoing à la pomme….

En y regardant de plus près, Tarja était installée, tant bien que mal, sur les genoux de Jack. La place manquait pour bouger. Le moindre geste esquissé par l’un devenait dangereux pour l’autre.

Glen prit une mine faussement contrite.

-          Désolé, les amis. C’est vrai qu’un siège passager pour deux, c’est un peu juste.

-          Non…. Tu crois ? Tarja voulu se redresser et se cogna la tête. Aïe ! Zut ! Jack a les genoux si pointus que je me demande ce qui est le pire : avoir l’impression d’être assise sur une planche à clous, ou finir la tête fracassée contre le plafond de ce truc.

-          Un truc ? Ma Corvette, UN TRUC ? Écoute donc le ronronnement de ce petit bijou ! 647 chevaux au galop, ça laisse rêveur, non ? Un V8 avec un son pareil, crois-moi, t’es pas prête d’en entendre un de sitôt.

-          M’en fiche, moi, de l’entendre de sitôt, fit Tarja. C’est le « de si près » qui me gêne…

-          Bon, la prochaine fois, je me contenterai d’un seul passager et tant pis pour vous…

-          Oui ! T’as raison Glen ! Contente-toi d’un seul connaisseur, d’un vrai. Moi, quoi !

-          Ahhh, mais non, Jack ! Glen ne veut pas d’un passager… mais d’une passagère ! Pas vrai, Glen ?

-          Peut-être ? Glen eut un petit sourire en coin. Peut-être ? Va savoir…

-          Oh, mais c’est tout vu mon p’tit Glen ! Tarja secoua la tête, amusée. À mon avis, une certaine Sophie que je ne nommerai pas ne doit pas être étrangère à l’achat de ce petit bolide. Non ?

-          Sophie ! Jack sursauta. Mais oui ! Mais pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ?

-          Jack !! Je te préviens !! Si tu remues encore un seul atome, je…

-          Tu quoi ? Vazy, Tarja, exprime-toi ! Et de préférence sans me broyer les rotules... ou pire…

-          Je… rien… laisse tomber…

 

En fait, les deux amis étaient ravis de se chamailler, et encore plus heureux de voir que le visage de Glen s’était illuminé lorsqu’il avait entendu le prénom « Sophie ». Après une histoire d’amour qui s’était mal terminée, leur ami semblait enfin sortir de sa longue période de dépression pour retrouver le sourire. Et Sophie n’avait pas l’air de rester insensible à ses avances. Avances timides, certes, mais pleines d’espoir.

-          Glen, ce n’est pas le levier de vitesse…

-          Oup’s ! Pardon, Tarja ! Glen retira sa main du genou de la jeune femme. C’est vrai qu’on n’a pas beaucoup de place. Mais bon… c’est pas une voiture familiale !

-          Ah ça non ! C’est juste un piège à filles…

-          Bah… il en suffit d’une, répondit Glen. J’suis pas exigeant, une suffira.

-          T’as raison Glen, dit Jack. C’est tout comme moi avec ma douce. Quand on a trouvé l’amour, la vie est tout de suite plus belle. C’est comme qui dirait un bain de mousse avec plein de bulles de toutes les couleurs..

-          Mouais, plus belle.. plus belle…jusqu'au jour où la savonnette vous glisse des mains et…

-          Oh ! Tarja ! Tu exagères !

-          Moi ? Je dis ça pour votre bien, c’est tout… Hé, les gars, c’est quoi, ça ? s’exclama soudain la jeune femme.

-          Ça ? C’est le super beau point de vue que je voulais vous montrer. Vue imprenable sur la Jonte, tout en bas, et sur un joli petit château qui serait parfait comme résidence secondaire. Deux secondes, je me gare…

 

Après un demi-tour parfait, dans un crissement de gravillons heurtant la carrosserie blanche, la voiture s’arrêta, museau au ras d’un à-pic impressionnant. Glen continuait à rêver tout haut à propos de sa vie future, de la ribambelle d’enfants qui galoperaient bientôt dans les herbes hautes, ou de sa dulcinée aux yeux doux. Jack faisait écho, en vantant la tendresse de sa belle et le romantisme des soirées zyeux dans les zyeux main dans la main.

Tarja soupira.

Regarda Glen à sa gauche. Pas Jack, puisqu’elle était assise sur ses genoux, mais se dit qu’il devait avoir le même sourire béat et le même regard brillant.

Elle tendit la main.

Tourna la clé de contact tandis que d’une pression du pouce sur la télécommande, elle verrouilla les portières.

Desserra le frein à main.

Appuya sur le pied de Glen. Le moteur rugit.

La voiture s’envola avant de plonger dans le vide.

-          3 secondes et demie pour passer du 0 au 100 km/h… C’est parfait. Gardez vos illusions tant que vous êtes encore en vie, les mecs. Vous êtes vraiment trop fleur bleue.

 


La nuit des lueurs

Par Jean

Les pneus surchauffés du puissant véhicule semblaient glisser sur cette longue route de campagne déserte. La lueur des pleins phares ne suffisait pas à assurer une visibilité correcte. Pourtant, le conducteur ne ralentissait pas dans les virages, il lâchait à peine l’accélérateur pour relancer le moteur dès qu’il entrait dans la courbe.

          ─         Ralentis, Glen !

          ─         Pourquoi, tu as peur, Jack ?

          ─         Tu roules à deux cent kilomètres à l’heure en pleine nuit, sans aucune visibilité !

          ─         Et alors ? Tu sais bien que je suis nyctalope, tu ne t’en souviens plus ?

          ─         Ok, si tu veux nous tuer, libre à toi.

Glen tourna son visage vers Jack un bref instant, avant de se concentrer à nouveau sur la route et la conduite du puissant véhicule. Comprenant que son ami avait vraiment peur, il ralentit pour revenir à une vitesse plus raisonnable.

          ─         Tu es content, Jack ? Je suis une vraie petite mère pour toi. Allons, détends-toi !

Jack préféra se murer dans un profond silence, tout en fixant la route devant lui à travers le pare-brise. Il regardait sans voir, ne faisant plus attention à Glen qui lui jetait de rapides coups d’œil à la dérobée, tout en maîtrisant parfaitement la voiture au moteur sur-gonflé. Jack plissa soudain les yeux pour mieux regarder ce qu’il voyait, profondément surpris par l’étrange spectacle qui se déroulait juste devant, un peu plus loin.

          ─         Arrête-toi, Glen ! Dit-il d’une voix faible en articulant à peine.

A ces mots, Glen ralentit instinctivement et tourna la tête vers son ami.

          ─         Que se passe-t-il, Jack ?

          ─         Regarde ces lueurs au loin !

          ─         Et alors, ce sont juste les éoliennes, tu sais bien qu’on voit toujours ces lumières rouges la nuit. Ce ne sont que des éoliennes !

          ─         D’accord ! D’accord ! Alors tu peux sans doute m’expliquer pourquoi ces lueurs sont bleues, jaunes et vertes ? Rétorqua Jack d’une voix morne.

Glen regarda plus attentivement et vit que son ami avait raison, ce n’était pas normal. Il ralentit progressivement en utilisant le frein moteur, puis il immobilisa le véhicule en douceur sur le bord de la route déserte. Il devait être à peu près deux heures du matin. Même en plein jour, il y avait très peu d’usagers sur cette route à l’écart de toute habitation, de toute vie. Les deux hommes sortirent de l’habitacle pour observer plus attentivement l’étrange phénomène. Une violente averse tomba soudain, donnant un climat surréaliste dans ce cadre perdu au milieu de nulle part. Ils étaient impassibles, insensibles à la pluie qui les trempa de la tête aux pieds en quelques minutes, avant de cesser aussi vite qu’elle était arrivée. Jack rompit enfin le silence pour déclarer que la route se serait transformée en véritable savonnette, s’ils avaient continué à rouler.

          ─         Glen, que fait-on maintenant ? On reprend la route ou on s’approche pour voir ce que c’est ?

          ─         On va reprendre la route, ça ne sert à rien de se faire une fausse frayeur pour ces lumières.

          ─         Ok ! mais ça me paraît tout de même un peu trop près du château !

          ─         Quel château ?

          ─         Tu es sûr que ça va bien, Glen ? Le château où on se rend pour y passer la nuit ! La où on a été invité par Tarja !

          ─         Ah, oui ! Exact. Je n’y pensais plus.

          ─         Décidément, tu m’impressionneras toujours mon petit Glen !

          ─         Le jour où je ne t’impressionnerais plus, je serais mort, ou pire en pleine dépression.

          ─         Toi en dépression ? Je n’y crois pas une seule seconde !

          ─         Ah bon ? Et pourquoi donc ?

          ─         Tu es équilibré, fort et rien ne peut t’atteindre.

          ─         C’est l’impression que je te donne, Jack ? C’est ce que tu penses ? Vraiment ?

          ─         Ben oui !

          ─         Pourquoi pas après tout ! Tu sais tout de même que tu peux te tromper du tout au tout sur mon compte ?

          ─         Oui, sans doute. Mais je ne t’imagine pas plonger dans la dépression.

          ─         Ok ! On en reparlera le jour où ça arrivera. Tu penseras à me rappeler ce que je viens de te dire … le jour où ça arrivera !

          ─         J’ai du mal à te suivre, Glen. Tu as un comportement étrange depuis quelques jours.

          ─         Oui, je sais. C’est aussi ce que je me dis. Mais inutile de te faire du mouron, ça n’en vaut pas la peine.

          ─         Bon, et si on y allait maintenant ? La pluie vient juste de s’arrêter et ces lueurs sont toujours là, qu’on reste ici ou pas, ça ne changera rien !

Les deux hommes reprirent place dans la voiture, Glen mit le contact et démarra le moteur. Il embraya en douceur puis accéléra progressivement pour reprendre un rythme de croisière. Cette fois, il stabilisa sa vitesse à une allure beaucoup moins élevée sur cette route en rase campagne. Ils s’étaient arrêtés pour pas grand-chose, finalement.

          ─         Dis-moi Glen, ce château, c’est celui d’un marquis ?

          ─         Marquis, Comte, Duc, peu importe ! C’est le château de Tarja.

          ─         Oui, je le sais bien ! Mais j’aime bien connaître l’histoire d’une maison, et un château est une maison, particulière certes, mais ça reste néanmoins une demeure habitable.

          ─         Tu sais quoi, Jack ?

          ─         Non. Dis-moi ?

          ─         Personnellement, je m’en fiche.

 

Jack observa son ami du coin de l’œil en tournant légèrement la tête vers le conducteur. Décidément, Glen avait vraiment des réactions étranges depuis plusieurs jours. Jack se dit que son ami avait tout simplement du sommeil en retard, ça irait beaucoup mieux après une bonne nuit peuplée de rêves … ou de cauchemars. Au fur et à mesure que la voiture approchait des lueurs étranges, Jack et Glen étaient sensiblement nerveux et ils ressentaient tous deux une sensation d’angoisse. Une sensation seulement, car ils étaient trop rationnels pour croire aux forces surnaturelles, quelles qu’elles soient !

 

Au niveau des lueurs de plus en plus étincelantes, Glen regarda Jack et ouvrit la bouche pour dire quelque chose. Ce bref moment d’inattention suffit pour que la voiture se déporte vers le bord de la route et monte sur le petit talus qui la séparait du champ juste derrière. Glen essaya de redresser la direction mais il n’y parvint pas correctement et le véhicule partit en travers sur plusieurs dizaines de mètres, emportée par son élan il fit ensuite plusieurs tonneaux, avant de s’immobiliser sur le toit. Les deux hommes étaient groggy et Glen reprit conscience en quelques minutes. Il parvint à ouvrir sa portière et sortit lentement en se contorsionnant. Puis, il avança à quatre pattes sur quelques mètres avant de se remettre debout sur ses pieds. Il se pencha pour regarder l’intérieur de la voiture et se rendit compte que Jack était toujours inconscient. Il fit le tour en boitant un peu, décidé à sortir son ami du véhicule posé à l’envers. A l’instant où il allait ouvrir la portière, il entendit un bruit bizarre et fut projeté brutalement en arrière. Assis sans comprendre  ce qui venait de se passer, ni comment il se trouvait dans cette position, il fixa la voiture en écarquillant les yeux de stupeur. Le moteur avait explosé et l’essence s’était enflammée, l’habitacle se transformant en piège mortel pour Jack. Glen se remit debout et malgré la violente douleur qui lui déchirait le bas du dos, il se porta au secours de son ami, toujours inconscient. Il y eut alors une seconde explosion encore plus violente que la première et le véhicule s’embrasa, rendant le sauvetage de Jack quasiment impossible. Il essaya de s’approcher mais les flammes de plus en plus hautes, l’en empêchèrent.

          ─         Jack ! Jack ! Hurlait-il de détresse et de terreur à la vue de son ami qui allait inévitablement périr, brûlé par les flammes infernales.

Il perdit connaissance et chuta lourdement sur l’asphalte de cette maudite route. Les lueurs étranges clignotaient de plus belle, comme un sapin de Noël joliment décoré, mais leurs danse nocturne voulait marquer l’euphorie d’assister à la mort d’un homme.

 

Glen reprit conscience et se redressa pour s’asseoir. Surpris de ne plus voir les lumières maléfiques, ni la voiture carbonisée dans laquelle se trouvait Jack quelques minutes auparavant, il se frotta les yeux et s’aperçut qu’il portait juste son shorty. Son corps ruisselait de sueur, il pensa alors que Tarja avait accouru pour le conduire château, elle avait sans doute dû appeler les secours pour tenter de sauver Jack d’une mort effroyable. Il observa attentivement la pièce dans laquelle il se trouvait, elle lui semblait familière. Pourtant, il était persuadé de ne jamais avoir mis les pieds au château de toute sa vie.

 

On frappa à la porte et Glen invita le visiteur mystérieux à entrer.

          ─         Glen, tu n’as plus de café ! Dit une forte voix masculine.

 

Hébété, il ouvrit la bouche en se rendant compte que Jack était l’homme qui se tenait face à lui. Il ferma les yeux puis les rouvrit pour être certain qu’il n’était pas sujet à une hallucination. Mais non, c’était bien Jack !

 

          ─         Jack, tu te rappelles ce qui nous est arrivé tout à l’heure ?

          ─         Hein ?

          ─         Oui, te souviens-tu de ce qui s’est passé cette nuit ?

          ─         Disons qu’on a un peu abusé de la bouteille, et tu es parti te coucher avant moi. C’était de la téquila et on a pas mal fumé aussi !

          ─         Tu en es sûr Jack ? Tu en es absolument certain ?

          ─         Oh, pour ça oui. Mais ne t’inquiète pas, tu n’as pas vomi. Tu tiens encore bien l’alcool pour ton âge. Mais pourquoi cette question ?

          ─         Pour rien, répondit alors Glen.

          ─         Allez, dis-moi ! Ne te fais pas prier.

          ─         Non, pas pour l’instant. Tu veux bien me laisser seul, s’il te plait. J’ai comme qui dirait la tête à l’envers.

 

Jack écarquilla les yeux mais il recula lentement, puis il ferma doucement la porte après être sorti de la chambre de Glen.

 

          ─         Putain de cauchemar, c’était un putain de cauchemar !

 

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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 16:05

Une nouvelle petit joute sur le thème du bal masqué.

Des mots à placer : aber, sabre, inca, cactus

 

 

PSYCHOPOMPE BRETONNE

Par David

 

Tout au fond de l’aber, cet estuaire breton, se joue un jeu bien dangereux. Lorsque le sabre fend l’air une première fois, le sifflement émis par la lame a un bruit souple et mat. Aucun impact ne vient pourtant troubler sa terrible lancée. Le trajet du poignet qui l’accompagne s’arrête à hauteur de l’épaule, freiné dans son élan. Juste avant de s’abaisser, la pointe menaçant à nouveau le sol de son tranchant.

 

Tarja, qui regarde la scène cachée derrière un arbre séculaire, ne sait quoi faire ni penser. Elle n’ose esquisser le moindre geste, apeurée de provoquer un bruit qui trahirait instantanément sa présence. Tétanisée par le froid et l’angoisse, son cerveau est comme atteint de paralysie. Les extrémités de ses doigts blanchissent tant elle serre le tronc fortement de ses mains et ses bras.

 

Cette soirée avait pourtant si bien débuté. Avec Jack et Glen, ils étaient invités à une réception costumée, un bal masqué sur un thème plus qu’original : les Incas. Eh oui, le travestissement usuel devait impérativement avoir un lien direct avec cette civilisation, coutumière de rites barbares où le sang coulait à flots. Les sacrifices d’enfants, d'hommes et de femmes étaient monnaie courante sous le règne des fils du Soleil. L’Amérique du Sud est le berceau de ce que l’on nomme la momification. Les chercheurs ont mis à jour de nombreuses tombes qui permettent de mieux comprendre ces rites funéraires.

 

La lune éclaire la lande de sa lumière tamisée et laiteuse. Le vent, léger, mais glacial, livre sa musique au rythme de l’eau qui s’enfuit dans la rivière. L’eau scintille, sa noirceur nocturne lui donnant un aspect surnaturel. Une véritable ambiance de film de loups-garous…

 

Alors qu’elle regarde attentivement, malgré les larmes qui lui brouillent la vue, ses deux amis en train de s’entretuer, ses yeux se posent sur Glen, allongé à terre, pieds et poings liés. Jack se montre menaçant au-dessus de lui et fait passer la lame tout près du visage de son ami. Elle est incapable d’entendre ce qu’ils peuvent se raconter. Le vent ne porte pas dans la bonne direction, ce qu’elle regrette, mais lui procure une chair de poule à faire pâlir de jalousie un cactus. Néanmoins, elle se dit qu’elle a plus qu’intérêt à ne pas éternuer, car Jack l’entendrait tout de suite. Et vu la folie dont il semble l’objet, elle ne donne pas cher de sa peau.

 

Comment ses propres amis ont-ils pu en arriver là ? Elle ne comprend pas ce qui se passe. La peur de voir s’abattre le sabre sur Glen la tétanise. Et pourtant elle doit agir si elle veut les aider. L’alcool qu’elle a ingurgité durant la soirée ne va pas arranger les choses pour passer inaperçu. Jack et Glen en ont consommé plus que de raison aussi ; peut-être est-ce là la cause de leur folie.

 

Le visage de Glen semble résigné ; par moment, des spasmes lui secouent le corps. Serait-il déjà blessé ? À cette distance, il est impossible de distinguer s’il saigne ou non. L’arme de Jack a l’air immaculée, sans aucune trace sombre apparente sur la lame. Tarja regarde autour d’elle à la recherche d’une cachette propice afin de s’approcher de ses amis. Le bosquet qu’elle aperçoit un peu plus loin se situe à environ 150 mètres et totalement à découvert. Elle se dit que si elle arrive à passer derrière Jack, elle devrait pouvoir le raisonner et lui faire lâcher son sabre. Par mesure de prudence elle ramasse un morceau de bois qui traine à terre et qui pourrait faire office d’une excellente matraque, si besoin.

 

Au même instant, Jack tend son arme au dessus de Glen, les mains jointes sur le manche, prêt à fendre l’air de cette lame menaçante ; un seul geste, et Glen se retrouverait transpercé de part en part. Tarja étouffe un cri et profite de cet instant afin de parcourir les quelques dizaines de mètres qui la séparent de son abri provisoire. Glen ayant les yeux fermés, il n’a pu la voir. Quant à Jack il est trop occupé pour le moment…

 

Jack chancelle, sous l’effet de l’alcool. Il y a bien longtemps que la limite légale est dépassée ; son taux doit être si élevé qu’un test d’alcoolémie en inventerait des couleurs. Alors qu’il s’apprête à baisser le sabre au plus près de Glen, le vent amène à ses oreilles un bruit de roues et de pas. Le grincement qui accompagne ces sons le fait tressaillir. La peur de se faire prendre en flagrant délire avec son ami lui souffle comme une dose de lucidité. Glen n’est pas dans un bel état et ne pourrait certainement rien justifier de la situation. Il écoute encore et encore, mais n’ose pas se retourner. Un voile nuageux vient ombrager la lune. La lande, ainsi obscurcie, prend une teinte malsaine ; l’eau noire fait aisément penser à du sang qui s’écoule lentement, poisseux et acre… Le frisson qui le parcourt à cet instant le met mal à l’aise. Le grincement reprend de plus belle, suivi de près du bruit de sabots martelant le sol, nerveusement. Un bruissement se fait entendre et lui provoque une crise de palpitations d’une force peu commune. La terreur le submerge tout en l’empêchant de la moindre réaction.

 

Tarja, qui suit la situation du bosquet où elle se trouve ne comprend rien à ce qui se passe décidément. Jack a l’air inquiet, troublé par quelque chose. Se doute-t-il de sa présence ? Impossible, même s’ils étaient ensemble lors de la soirée. Avec la luminosité qui a brusquement baissé, elle voit moins bien qu’il y a quelques minutes. Elle remarque très nettement par contre la main qu’il porte à son cœur. Tarja écoute le silence de la lande, le vent étant réduit à sa plus simple expression. L’absence de bruit est impressionnante. Persuadée que Jack est en train de faire une crise cardiaque elle s’élance vers lui, sa massue improvisée toujours fidèlement rivée à sa main. Quand elle arrive à moins de dix mètres de lui, Tarja se met à crier son prénom.

 

Pendant que Jack récupère un peu de cette surprise désagréable en se massant le cœur, il entend une voix hurler son prénom. Son sang ne faisant qu’un tour, il se retourne brutalement, sans prêter attention au fait que sa lame est dirigée vers le nouveau venu. Alors qu’il réalise qu’il s’agit de Tarja, il se demande la raison de la présence d’une charrette et de chevaux juste derrière elle.

 

Tarja ne comprend rien en voyant Jack brandir son arme alors qu’il lui fait face. Pourquoi le menace-t-elle ? N’écoutant que sa raison, et profitant d’un instant fugace où Jack a le regard perdu sur la lande, elle bondit de côté et lui assène un fort coup de massue sur le crâne. Alors qu’il tombe à terre dos au sol, elle en profite pour regarder comment se porte Glen. La surprise et le doute s’emparent

D’elle en voyant son ami allongé et cuvant son alcool sur le tapis herbeux. Ce qu’elle avait interprété comme une situation meurtrière se dévoile d’une manière tout à fait inoffensive. Glen, jambes et bras en croix, n’est attaché à rien du tout et est totalement libre de ses mouvements. La tache sombre, et le spasme, vus de loin un peu plus tôt se révèlent être non pas du sang, mais uniquement le fruit d’un excès de boisson l’ayant fait vomir, tout simplement. Un voile humide s’empare de ses yeux et lui inonde les joues. Comment a-t-elle pu être assez idiote pour penser que ses amis étaient en train de s’entretuer ? Elle laisse choir son arme à terre, et porte un regard plein d’angoisse et de tristesse vers Jack, dont la tache brunâtre qui se trouve sous sa tête ne laisse aucune équivoque sur la gravité de la situation. La tempe tuméfiée n’augure rien de bon.

 

Jack, dont la vue se trouble suite à ce coup porté à sa tête, ne comprend pas ce qui se passe. Lui et Glen étaient en train de s’amuser – comme des idiots certes — après avoir ingurgité de trop nombreux verres d’alcool. Et soudain, c’est le black-out. Le 31 décembre va se terminer d’une bien étrange manière. Alors qu’il cherche du regard son agresseur, il remarque une silhouette squelettique qui se tient à quelques mètres à peine. Une espèce de cape vole au vent et un feutre aux larges bords l’empêche de voir le visage émacié ainsi caché. L’objet qu’il tient dans ses mains l’interpelle aussitôt ; une faux, dont l’éclat de la lame luit effrontément à la lumière lunaire.

 

Alors qu’un horrible rictus fige son ultime souffle, Jack ne se soucie désormais plus de rien. L’Ankou tourne les talons et repart sur sa charrette. La dernière moisson du dernier jour de l’année vient de donner vie à son successeur…


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http://malwenn.vefblog.net/5.html

 

N.B : L’ANKOU est un personnage de la tradition orale et des contes bretons. Il est  l'ouvrier de la mort (oberour ar maro).

Le dernier mort de l'année, dans chaque paroisse, devient l'Ankou de cette paroisse pour l'année suivante. Quand il y a eu, dans l'année, plus de décès que d'habitude, on dit en parlant de l'Ankou en fonction : « sur ma foi, celui-ci est un Ankou méchant ».

On dépeint l'Ankou, tantôt comme un homme très grand et très maigre, les cheveux longs et blancs, la figure ombragée d'un large feutre; tantôt sous la forme d'un squelette drapé d'un linceul, et dont la tête vire sans cesse au haut de la colonne vertébrale, ainsi qu'une girouette autour de sa tige de fer, afin qu'il puisse embrasser d'un seul coup d'œil toute la région qu'il a mission de parcourir.

Il tient à la main une faux. Celle-ci diffère des faux ordinaires, en ce qu'elle a le tranchant tourné en dehors. Aussi l'Ankou ne la ramène-t-il pas à lui, quand il fauche; contrairement à ce que font les faucheurs de foin et les moissonneurs de blé, il la lance en avant.

Le char de l'Ankou (karrik ou karriguel ann Ankou) est fait à peu près comme les charrettes dans lesquelles on transportait autrefois les morts. Il est traîné d'ordinaire par deux chevaux attelés en flèche. Celui de devant est maigre, efflanqué, se tient à peine sur ses jambes. Celui du timon est gras, a le poil luisant, est franc du collier. L'Ankou se tient debout dans la charrette.

Il est escorté de deux compagnons, qui tous deux cheminent à pied. L'un conduit par la bride le cheval de tête. L'autre a pour fonction d'ouvrir des barrières des champs ou des cours et les portes des maisons. C'est lui aussi qui emplit dans la charrette les morts que l'Ankou a fauchés.

Lorsque l'Ankou se met en route pour sa tournée, sa charrette est, dit-on pleine de pierres, afin de rouler plus lourdement et de faire plus de bruit.

Arrivé près de la maison où se trouve le moribond qu'il doit cueillir, il décharge brusquement sa charrette, pour faire place à son nouveau "lest". De là ce fracas de pierraille que l'on entend si souvent dans les logis où l'on veille un mourant, juste à l'instant où celui-ci rend le dernier soupir.


 

 Bal de match 

Par Christine

 

Poussant la porte d’entrée, Tarja la vit de suite. Ou plutôt, devina sa présence, trahie par la lueur crème sur le meuble sombre, au lieu du fouillis habituel de prospectus. Une enveloppe était posée, là. Curieuse, elle l’ouvrit pour en sortir une feuille épaisse, douce, veloutée, filigranée. « Mazette, c’est le grand luxe !» murmura-t-elle tandis qu’un bruit lui fit tourner la tête.

-         Alors, alors, c’est quoi, hein ?

-         Tiens, tu es déjà rentré, Jack ? dit-elle à son colocataire. Tu es seul ? Tu as perdu Glenn en route ?

-         Non, non, il arrive. Le temps de trouver une place pour se garer. Alors ? C’est quoi cette lettre mystérieuse ?

-         Ne me dis pas que tu n’as pas regardé, curieux comme tu es. Hmmm ?

 

Jack ne répondit pas, mais à son sourire en coin, Tarja comprit qu’elle ne serait pas la première à connaître le contenu de l’enveloppe. Parcourant les phrases tracées en grandes lettres élégantes, elle fit une moue.

-         Une invitation !

-         Oui !!! Chouette, non ?

-         Non ! Une invitation à un bal masqué. Je hais les bals masqués.

 

Une voix grave derrière elle la fit sursauter.

-         et pourquoi elle boude les fêtes, la p’tite Tarja ? Elle est de mauvais poil aujourd’hui ? les Papous et les Incas de son bureau n’ont pas été gentils avec elle ?

-         Pff… Glenn ! Tu en fais un beau, de cas ! J’aime bien les fêtes, mais …

-         Mais quoi ? chantonna Jack en la prenant par la taille pour l’entraîner dans une improvisation de zouk. Au bal, au bal masqué, Ohé ohé ! Mais quoi ? Au bal masqué, ohé…

-         Jack, j’t’en prie ! Arrête de gigoter, on dirait que tu viens de t’asseoir sur un cactus !

-         Alleeeeez, Tarja ! On va se déguiser, on va s’amuser, ça va être géniââl ! Et puis, t’as vu qui nous invite ? Olivier d’Estourville ! Ça va être grandiose, il y aura une ambiance du tonnerre !

-         Peut-être… répondit-elle, songeuse.

 

Elle se garda bien d’ajouter quoi que ce soit.

Mais n’en pensa pas moins.

Si Olivier d’Estourville, honorable banquier de son état et escroc notoire, avait le sens de l’apparat et le souci de se montrer sous son meilleur jour, arrive tôt ou tard un moment où il faut savoir extirper la vérité derrière les illusions et les façades. Cet homme avait l’esprit plus tortueux que le plus déchiqueté des abers.

Et ses actes étaient loin d’avoir l’élégance de son physique.

Pour preuve cette manière de narguer ses anciens partenaires financiers avec ce bal. Chacun savait, sans avoir le moindre recours, que la fortune de d’Estourville s’était faite à la manière Madoff…

Tarja ne comptait pas en rester là.

 

Arriva le grand jour. Ou plutôt la grande soirée.

Glen se frottait le visage.

-         Attention, Glen, tu viens de t’en mettre jusque sous l’œil.

-         Hein ? Glen regarda sa main, pleine de fard noir et gras. Oh, merci Tarja. J’aurais mieux fait de coller un postiche au lieu de me dessiner une barbe.

-         Ce n’est pas si mal, sourit-elle. On dirait un mélange de « Pirate des Caraïbes » et de « Yogi l’ours »…

-         Et toi, tu es parfaite en sosie de Maureen O’Hara ! On te dirait prête à embarquer sur le Cygne noir !

-         Bon, c’est pas bientôt fini toutes ces bisounourseries? râla Jack. Et moi, alors ?

-         Toi ? Heu… Glen et Tarja se regardèrent en éclatant de rire

-         Merci ! Je vois que vous êtes d’accord !

-         Et bien….heuhhh… et bien…

-         Et bien ?

-         Non, non, rien ! Très réussie, ton imitation de Casimir !

-         Je vous déteste ! Casimir ? Mais non ! C’est Barberousse. M’enfin !

-         Ahhh, maintenant que tu le dis….

 

À côté du buffet, position hautement stratégique s’il en est une dans ce genre de soirées, les trois amis ne perdaient pas une miette du spectacle. Tenues bigarrées, loups de velours, perruques, la salle était un tourbillon de couleurs, de rires et de musique.

 

-         Attention, le voilà ! dit Tarja en se tournant vers ses deux acolytes.

-         Où ça ?

-         Chut ! Sois plus discret Glen. Là ! Olivier est là. L’espèce de Casanova qui clignote de partout. C’est lui.

-         Ah ? Ben vrai, il n’a pas lésiné sur les strass, c’est sûr !

-         Des strass ? Jack, non ! Connaissant cet olibrius, tu peux être certain qu’il a sorti le grand jeu et que ce que tu vois là….

-         Non ! Des vrais ? Attendez-moi, j’y vais. Je vais le secouer un peu. Pas tous les jours qu’on peut ramasser des babioles griffées Cartier ou Mauboussin…

-         Jack ! Tarja le rattrapa par la manche. Jack, notre plan ! On y va ensemble.

-         Zut ! Bon…

 

Olivier essayait de deviner qui était la belle inconnue qui se dirigeait vers lui. En vain. Il sourit tout de même alors qu’elle se penchait à son oreille.

-         Je vous kidnappe ? lui susurra-telle d’une voix douce et traînante.

-         Oh ? il regarda sa moue boudeuse et mutine. Mais oui ! Faites donc !

-         Ne connaîtriez-vous pas un petit coin plus tranquille ? Plus... discret ? jouant de son éventail, elle le fit glisser lentement sur le haut de sa poitrine.

-         Certes, certes !! Par ici, ma jolie !

 

L’œil égrillard, Olivier lui montra une porte à demi masquée par une tenture.

Tarja passa la première, pénétrant dans une petite pièce à peine éclairée par quelques appliques. Olivier la suivit, et s’apprêtant à refermer la porte derrière lui, sursauta. Glen et Jack venaient de leur emboiter le pas, et, se plaçant devant la porte, bloquaient désormais toute tentative de sortie.

-         Mais, mais ? Que se passe-t-il ? bredouilla Olivier.

-         Ah, on fait moins le malin, hein ! Sorti de ta cabane à sucre, t’es moins fier !

 

Prenant le sabre accroché à son flanc, Barberousse-Jack en plaça la lame sous le menton d’Olivier.

-         Tarja, d’après toi, jugulaire gauche, ou droite ? Tu préfères quoi ? De quel côté ça saigne le mieux ? Parce que je crois bien que le Monsieur n’a pas d’option « garrot » fournie avec le costume… C’est bête….

-         Mais enfin, que signifie… ?

-         Mon cher d’Estourville, il est temps de régler nos comptes ! Tarja agita un petit papier. Tu vois ceci ?

-         Oui ? Mais je, mais je… je ne comprends pas ?

-         Tu as ruiné ma famille ! Avec tes investissements frauduleux et tes sociétés écrans pour ne rien rembourser ! Il est temps d’assumer tes responsabilités. Tu as tout intérêt à signer cette reconnaissance de dette.

 

D’Estourville n’osait avaler sa salive. Un geste de trop, et la pointe du sabre ne demandait qu’à s’enfoncer…

Il apposa sa signature en bas du feuillet, sans demander son reste. Les mains tremblantes et moites laissèrent tomber le stylo tandis que Tarja s’emparait du précieux papier.

Avant de suivre Glen et Jack, elle envoya un baiser soufflé du bout des doigts, puis disparut sur cette dernière phrase :

 

-         Olivier, mon petit Olivier… Tu aurais dû te méfier un peu plus d’une belle masquée.


 

Balade de l'aber salé

Par Jean

 

La nuit sans lune était aussi sombre que les âmes les plus noires. Les feuilles des arbres tremblaient sous la force du vent qui leur envoyait un message silencieux : n’essayez pas de me résister, je vous ferai céder comme j’en ai fait ceder tant avant vous !

 

Glen sortit de chez lui et marcha lentement vers sa voiture, il avait les épaules voutées comme s’il portait tout le poids du monde sur ses épaules. En approchant de sa voiture, il vit une ombre sombre qui avait tout l’air de l’attendre lui … l’air de rien bien sûr ! Glen se redressa alors comme pour signifier à l’intrus que ce n’était pas le moment de le chercher.

 

-          Eh, Glen ! Comment vas-tu ?

-          Ah, c’est toi Jack ! Je ne t’avais pas reconnu, j’étais prêt à jouer des poings !

-          Ouais, je sais que tu aimes toujours autant ça ! jouer des poings !

-          Désolé, je suis fatigué et trop d’images dans la tête pour réfléchir normalement.

-          Tu y vas tout de même cette nuit ?

-          Où ça ? j’étais juste sorti prendre un peu l’air.

-          Tu as oublié l’invitation de Tarja ? Son bal masqué ? Je suis sur que tu n’as même pas prévu de déguisement !

-          Ah ça … euh si si, je vais y aller avec toi.

-          Et pour ton déguisement ?

-          T’inquiete pas de ça, je jouerai l’homme ivre, il me suffira juste de lacérer mon costume et ma cravate !

-          Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, mais c’est toi qui voit Glen !

Pour la première fois depuis toujours, Glen tendit les clés de la voiture à son meilleur ami. Surpris, celui-ci hésita à les prendre.

-          Mais, prends donc les clés, crétin. Tu vois bien que ce n’est pas la lame d’un sabre, ça ne va pas te couper ni même te blesser !

-          Dis donc, Podna, tu abuses un peu. Je te trouve un peu dur avec moi, avec tout ce que j’ai fait pour toi jusqu’à présent !

-          Haw ! Haw ! Haw ! et qu’as-tu donc fait de si fabuleux ?

-          J’ai tenté de sauver ton couple, pauvre con !

-          Ok ! Ok ! Ok ! si tu le prends comme ça, je vais finalement prendre mon sabre japonais pour te faire un petit dessin sur le ventre !

-          Arrête donc un peu tes conneries, Glen ! N’oublie pas qu’on est amis toi et moi !

 

Un long silence s’ensuivit durant lequel les deux hommes se jaugeaient du regard. Les secondes firent place aux minutes, cela faisait presque cinq minutes que les hommes s’observaient sans dire un seul mot, tous deux les lèvres serrés. Ils semblaient en être au point de rupture où les deux meilleurs amis du monde devenaient capables de s’entretuer pour une broutille, comme deux petits caïds de banlieue voulant jouer à celui qui crache le plus loin … ou autre chose de moins réjouissant encore, si tant est que ces jeux stupides puissent être amusants !

 

Les deux hommes éclatèrent simultanément d’un rire franc et sonore, puis Jack s’approcha de Glen pour le serrer dans ses bras, comme le font deux amis qui se sont perdus de vue depuis trop longtemps.

 

-          Bon, tu sais où se déroule ce bal masqué ? demanda Glen.

-          Oui, c’est près de l’aber, celui où on allait quand on était gamin !

-          Ah ! pas mal l’idée de ce lieu !

-          Et oui …

-          Tu as prévu un déguisement ?

-          Oui !

-          Ah, il faut t’arracher les mots de la bouche ! Et en quoi Monsieur va-t-il se déguiser ?

-          Oh, rien de fantastique ! un simple masque de guerrier inca !

-          Haw ! Haw ! Haw et tu as aussi prévu les cactus pour te décorer le corps avec ?

-          Ben non … ça pique trop ! Mais il y aura de l’alcool de cactus. Tu sais comment on appelle ça ?

-          Je ne sais pas trop ! Mezcal ou Tequila !

-          Oui, peu importe, on s’en mettra une sacrée rasade alors ! Mais tu n’as toujours pas de dégusiement, Glen ?

-          Oh que si, je vais sacrément surprendre la belle Tarja !

-          Et c’est quoi ?

-          Laisse moi dix minutes, je retourne à l’appartement et je reviens !

 

Quand Glen revint, il était litteralement métamorphosé. Il portait un costume trois pièces qu’il avait déniché on ne sait où. Il avait l’allure d’un PDG qui se rend à un conseil d’administration.

Les deux hommes prirent place dans la voiture, Jack au volant.

 

-          Dis-moi, Glen, ton déguisement est impressionnant ! Je ne t’ai jamais vu aussi bien sapé, mais ça ne fait pas un peu juste ?

-          Ne t’inquiète pas pour cela !

 

Jack conduisit à vive allure jusqu’à la maison près de l’aber. Il s’arrêta et coupa le moteur. Lorsqu’il sortirent, Glen allumait un barreau de chaise d’un diamètre incroyable …

 

 

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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 10:45

LA DESCENTE NORMANDE…

 

 

Par David LASSALLE

 

J’ai une envie soudaine : faire de la spéléologie ! Sous un château de préférence, loin des parasites de la société et des morues qui me font déchanter. Me tartiner des sardines à l’huile sur un bon morceau de pain de campagne. Sous la pierre glaciale des profondeurs terrestres, à l’intérieur de ces boyaux rocheux, avec mes deux meilleurs, et en l’occurrence seuls, amis ! Sacré voyage en perspective, non ?

Bon, quelle heure est-il ? 14h00, j’ai donc tout mon temps pour préparer mes affaires et surtout me faire une check-list solide afin de ne rien oublier.

Mais avant tout, prévenir mes deux compères habituels ; je n’aime pas la vie en communauté mais ceux-là sont comme des frères et sœurs. Une attache indispensable en ce bas-monde.

-          Tarja ? C’est Jack. Prépare ton sac à dos, annule tes autres rendez-vous, passe prendre le Glen à la sortie du boulot, et on file passer le week-end sous terre, bien au frais !

-          Génial ! Ca tombe bien Jack, je commençais à manquer d’exercice ces derniers temps. Tu as un plan précis ?

-          Oui Tarja, j’ai récupéré la carte d’un château en Normandie, à deux heures de route d’ici, sous lequel passe de nombreuses galeries. Il semblerait qu’une de ces entrées soit accessible dans le parc attenant à la bâtisse. Il suffit d’y aller le soir afin de ne pas se faire repérer, et le tour est joué ; ni vu ni connu. Je laisserai des consignes dans une enveloppe à un voisin au cas où. Sait-on jamais, un éboulement est vite arrivé, et ce petit mot sera notre porte de sortie dès que quelqu’un aura signalé notre absence.

-          Bon, ok, mais laisse moi finir mes visites, je t’appelle dès que je suis parée. Tout le monde n’a pas la chance d’être oisif à loisir comme toi Jack !

Quatre heures plus tard, à 18h00 précisément, Glen sort de l’usine. Tarja, qui attend de pied ferme depuis près de trente minutes soupire profondément en voyant apparaitre son ami. Elle klaxonne afin d’attirer son attention, ce qui ne manque pas d’arriver. Glen, qui est loin d’être naïf, affiche un  sourire qui lui barre toute la largeur de son visage. Il se dit que si Tarja est venue l’attendre, c’est que le week-end s’annonce sous les meilleurs auspices.

Tarja saute au cou de Glen et lui annonce qu’ils partent tous les trois pour une petite virée souterraine. La joie et le plaisir de l’aventure annoncée se lit sur les visages ainsi que dans l’empressement à aller se préparer afin de rejoindre Jack. Tarja a déjà tout mis dans son coffre et a passé un temps fou à vérifier l’intégralité de ses affaires. Elle tend une liste à Glen, comprenant l’outillage nécessaire et impératif à leur expédition. De cette manière, pas de perte de temps supplémentaire ! En une heure le sac est bouclé, pesé, et transbahuté jusqu’à la voiture.

Il est 20h00 lorsqu’ils arrivent au domicile de Jack. La nuit tombe doucement en cette fin Octobre et le fond de l’air est particulièrement frais. Néanmoins l’excitation est à son comble malgré une lueur un peu trouble dans les yeux de l’organisateur. La fatigue sans aucun doute. Tarja et Glen déchargent leurs sacs à dos afin de les mettre dans la voiture de leur ami, une superbe Citroën DS 19 Pallas de 1965 entièrement restaurée. Ce n’est pas l’idéal pour voyager, mais Jack ne peut faire un trajet sans son auto. Du moment que la route n’est pas trop abimée, la sensation d’un tangage outrancier ne se fera pas trop sentir. Sinon, gare à la tempête viscérale !

Glen, en parfait gentleman, laisse la place de devant à son amie ; à regret, car il déteste cette voiture qui lui donne l’impression d’être en permanence sur un océan colérique et démonté. Quant à dormir, ce n’est même pas la peine d’y songer. Ouvrir en grand la fenêtre malgré la fraicheur, ne penser à rien d’autre que l’objectif de leur fin de semaine tout en respirant profondément et lentement l’air glacé qui s’introduit dans l’habitacle.

Le voyage se déroule calmement. La nuit tombe progressivement au fil des minutes jusqu’à engloutir entièrement le paysage et son horizon. Seul le faisceau orientable de la DS éclaire encore le long ruban d’asphalte qui semble interminable. Les petites routes normandes sont sinueuses et l’on y croise peu de véhicules. Les paysans illuminent des projecteurs de leurs infernales machines agricoles les parcelles qu’ils exploitent, travaillant ainsi à la fraicheur nocturne. Vu par des citadins, ce ballet lumineux est étrangement angoissant en pleine campagne.

Les forêts succèdent aux plaines et les voies rétrécies aux axes routiers importants. Des virages noueux bloquent la route, où la moindre faute d’inattention peut-être fatale. On imagine sans peine, à regarder le paysage sombre, des monstres sanguinaires qui se cachent dans ces murs herbeux, derrière ces troncs biscornus. Des réminiscences de l’enfance qui surgissent brusquement.

Tarja dort à poings fermés, sans être le moins du monde gênée par le tangage titanesque de la Citroën. Alors que Glen peine à retenir son dernier repas, passant par des couleurs qui feraient pâlir de jalousie un arc-en-ciel.

Proches de leur destination, Jack commence à ralentir afin de repérer les lieux au plus près et ne pas louper l’embranchement qui mène au château. Passant sur un nid de poule bien prononcé, la DS se cabre méchamment et lorsque les roues arrière passent sur le trou, les occupants se retrouvent propulsés vers l’avant, réveillant par la même occasion Tarja, qui s’offre en prime une petite attaque de panique du fait de ce réveil brutal. Glen, quant à lui, se permet une dégustation peu soignée de l’appui-tête du conducteur, ce qui l’assomme et le met K.O. Jack, toujours très concentré sur la route ne voit pas l’objet qui glisse entre ses jambes et stoppe sa course sous la pédale de frein. Connaissant mal le secteur il ne fait pas attention à l’inclinaison que prend la départementale. La voiture accélère doucement, sans secousse, et lorsque Jack va pour freiner, son pied se heurte à une résistance inhabituelle. Jack commence dès lors à jurer comme un diable, ce qui a pour effet de déclencher chez Tarja  une véritable crise d’hystérie qui la tétanise complètement. Il appuie de toutes ses forces sur la pédale afin de ralentir l’engin de plus d’une tonne qui prend dangereusement de la vitesse, mais ses efforts restent vains. Il pense un instant à couper le contact mais cette action risque d’engendrer un blocage de la direction. Carnage assuré. La machine s’élance toujours plus vite, tanguant davantage encore, le nid de poule ayant endommagé la suspension hydropneumatique. Jack, se décide en désespoir de cause, à se concentrer sur la trajectoire, résigné à ne pas pouvoir arrêter la Citroën. La pente va bien prendre fin à un moment donné, et le principal est de s’y préparer afin d’anticiper tout problème éventuel.

La chevauchée sauvage prend un tournant décisif lorsque le bolide percute à plus de 110 km/h un sanglier qui débouche d’un champ, l’animal étant suivi de sa laie et de ses marcassins. Le choc frontal brise instantanément les vitres,  alors que l’animal s’encastre dans le bloc moteur. Glen, qui est toujours dans le cirage est précipité avec une violence inouïe contre le siège de Jack. Sa tête percute celle de son ami, et les deux cranes explosent sous la pression démentiel du choc, tuant net les deux hommes. L’embardée que fait la DS la sort de la route. Les tonneaux s’enchainent les uns aux autres dans une danse macabre qui ne semble pas vouloir finir. Le hurlement métallique des tôles froissées est absolument odieux. Tarja, qui continue de hurler de folie, se trouve éjectée dans les airs alors que la voiture arrive en bout de course, enroulant ce qui lui reste de carrosserie autour d’un arbre centenaire. Tarja termine son vol plané contre un arbre mort. Une branche basse s’invite en elle, la perforant en plein plexus solaire.

Elle ne retrouvera le plancher des vaches qu’après avoir été prise en charge par les secours 72 h plus tard…   

La spéléologie se fera malgré tout. Le lieu sera différent et le boyau moins profond. Nul besoin de lumière. La seule clarté sera dans les souvenirs de ces amis inséparables, unis jusqu’au bout du chemin…

 

 

 

 

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1 septembre 2010 3 01 /09 /septembre /2010 22:13

C'est la rentrée pour Jack, Glen & Tarja !!!

Voici quelques textes sur le thème du mariage.

 

Les mots à inclure :

Anne = Macho
David = Crypte
Christine = Chou
Jeannot = Prêtre

Romaric = Cascade

 

Bonne lecture, et n'oubliez pas de laisser un petit commentaire

 

 

 

MARIAGE EN NOIR…

 

Par David LASSALLE

 

C’est un grand jour !

Malgré la température qui frôle zéro degré, Jack et Tarja s’apprêtent à effectuer la cascade de leur vie en se mariant pour le meilleur et… pour le pire !

La robe blanche de Tarja donne une impression surnaturelle à l’instant, le paysage se trouvant noyé sous une importante couche de neige. Elle ressemble à une magicienne à qui il ne reste plus qu’à s’élever dans les airs pour parfaire l’illusion. Un soupçon d’inspiration supplémentaire et on l’imagine nimbée d’une douce clarté se projetant sur son corps.

Glen et Romain sont les témoins. Autant dire que cette union se fait en comité plus que restreint. Pas de famille, de parents, ou d’amis… rien, sauf l’essentiel. Aucun photographe ne vient immortaliser l’évènement. L’œil est la plus belle des caméras, et l’esprit un merveilleux album de souvenirs à effeuiller chaque fois que l’envie se présente.

L’église se trouve en lisère de forêt, dans un petit village normand, à environ deux heures de Paris. Un paysage idyllique que le temps magnifie encore plus. Le père Franck accueille le petit comité sur le seuil de la paroisse, le regard solennel. Il n’y a pas âme qui vive aux alentours ; l’homme de Dieu vit seul dans son presbytère, à quelques dizaines de mètres de là. Le village se trouve quant à lui distant de près d’un demi-kilomètre.

Alors qu’ils entrent dans le lieu de culte, les mariés et leurs témoins sont saisis par le froid polaire qui y règne. Le prêtre s’empresse de fermer l’accès et de donner un tour de clé, la porte ayant la fâcheuse tendance à s’ouvrir lors de fréquentes bourrasques.

Voyant que ses hôtes n’ont pas l’habitude de supporter un tel froid, il leur propose de boire une boisson chaude avant de démarrer la cérémonie, le chauffage étant en panne depuis plusieurs semaines ; la vétusté du matériel en est la cause principale.

Le petit groupe est plus qu’heureux de la proposition de l’homme et accepte volontiers cette agréable preuve d’hospitalité.

 

***

 

Le prêtre s’avance vers Tarja, sous les regards ébaubis de Jack, et de Glen « le macho ». L’esprit encore engourdi, ils se souviennent avoir bu un breuvage chaud et réconfortant. Puis c’est le néant ; jusqu’à ce moment où ils se réveillent enchainés…

Cependant, le désarroi dû à la situation aidant, ils ne remarquent même pas l’absence d’un des leurs, Romain.

L’homme, dans sa bure, est impressionnant. La noirceur de l’habit confère à l’instant une note mortifère. Sans compter cet air malsain qui semble envahir l’endroit et accentuer cette sensation de « mal » qui glisse sur la peau de chacun jusqu’à pénétrer le corps et l’esprit. La crypte est glacée en cette saison hivernale et l’heure est avancée…

La neige continue de tomber rageusement au-dehors en lourds flocons molletonneux d’un blanc immaculé. La percée qui semble se trouver si haut dans le mur apporte un peu de lumière. Pour un peu, on pourrait se croire au fin fonds des Carpates, le royaume de Dracula, tant le décor est vieux et « habité », sinistre.

Nulle trace de pas à l’extérieur ne vient trahir la présence de ces âmes en ce lieu saint.

Cette pièce si particulière renferme des sépultures dont les noms inconnus ne divulguent rien de leurs occupants.

La face de l’homme d’église est cachée par l’épaisse toile de la capuche. On peut y distinguer par moment, selon la luminosité, deux yeux brillants de haine et de confusion.

L’éclair qui illumine fugitivement l’endroit laisse apparaitre la lame d’un objet ressemblant à un coupe-chou terriblement pointu et effilé.

Les yeux totalement exorbités, Tarja et ses compagnons ne peuvent réprimer des hurlements d’une bestialité sans nom. Alors que la pointe métallique entre en contact avec une surface molle, la résistance se fait légère ; l’humeur vitrée s’écoule lentement sur la joue de Tarja. Juste avant que le déiste ne retire l’outil de la chair meurtrie, coupant net par son geste précis le nerf oculaire. Brandissant son trophée dans un accès de rire dément, il ne voit pas l’ombre qui s’immisce dans son dos.

Glen et jack sont sous le choc et d’une impuissance misérable face à ce spectacle digne d’un film de Roméro. Jack voit celle qui devait devenir sa femme, la tête ballante et se vidant de son sang par la cavité à vif de son œil perdu. Elle perd connaissance petit à petit. La chaine massive qui lui enserre le cou l’empêche de tomber.

La robe de mariée d’un blanc immaculé se pare de sillons vermillon glissant le long des plis, jusqu’à terminer cette course insensée sur le sol rugueux de la crypte. On croirait une représentation de la reine Margot dans sa robe ensanglantée.

Dans un accès de survie inimaginable, Jack force comme un damné sur les chaines qui lui emprisonnent les poignets afin de s’en libérer. Tirant de toutes sa puissance, décuplée par la terreur et la vision horrifique de Tarja, il finit par se briser les pouces, et s’arracher une partie de la peau de ses mains. Sous l’effet de surprise il se trouve projeté vers le prêtre qui poursuit son cérémonial funèbre.

Ce dernier, toujours dans sa transe meurtrière, relève son arme et assène un coup d’une violence inouïe qu’il est impossible à Jack de parer. La lame traverse la joue de Jack en la fendant sur une bonne longueur. Imprimant à sa main un léger mouvement vers la droite, la pointe vient percuter la gorge de Jack. La puissance de frappe permet à l’objet de pénétrer la chair sans difficulté pour aller terminer sa course entre deux vertèbres cervicales. La mort est instantanée.

L’ombre se révèle à cet instant, un bras en l’air, et sans qu’il puisse faire le moindre mouvement de défense, le prêtre se retrouve avec une statuette en marbre plantée dans le crane avec un craquement sinistre, mettant brutalement un terme à sa folie sanguinaire.

Romain se jette précipitamment vers Tarja afin de lui apporter le secours nécessaire ; en vain. Le sang tachant son visage et sa belle robe blanche commence déjà à s’assombrir, donnant une teinte noire à cette mariée qui se retrouve unie à son homme dans le repos sans fin.  L’union est consommée au travers de ce mariage trop noir…

 

 

 

CEREMONIE DETONNANTE

 

Par Jean BEDROSSIAN

 

  
Au cœur de la nuit sur cette route déserte, la voiture noire au moteur puissant semblait glisser sur la chaussée. Son conducteur conduisait vite à la manière d’un pilote de course, sauf qu’il ne s’agissait pas là d’un circuit automobile. Sa trajectoire était fluide et la conduite souple de son « pilote » était parfaite.
- Ralentis un peu, Jack. Tu vas trop vite et on est à peine en retard.
- Ne me dis pas que tu as peur, Glen. Tu sais bien que je ne prends jamais de risques inutiles, répondit le conducteur.
- Oui, mais quand même !
- Quand même quoi ?
- Rien ! accélère encore si tel est ton bon plaisir.
Jack se concentra à nouveau sur la conduite et son ami soupira de satisfaction lorsque les lumières du château apparurent enfin. Ils étaient tous deux invités au mariage d’un ami perdu de vue depuis de nombreuses années. Ils ne se souvenaient même plus de lui, mais l’idée de faire la fête avait immédiatement recueilli leur adhésion. Jack se gara et les deux hommes sortirent du véhicule. Ils avancèrent d’un pas assuré vers la porte de la salle de réception. A peine entré, l’ami perdu de vue se précipita vers eux en les serrant tour à tour dans ses bras.
- Merci d’être venu, les gars !
- C’est normal, répondit Glen.
- Ben oui, mais vous auriez pu m’avoir oublié depuis tout ce temps.
- Exact, répondit Jack. D’ailleurs, je ne me souvenais même plus de ton nom. Je me rappelais juste d’un détail te concernant.
- Ah ! c'est-à-dire ?
- Ben, comment dire … tu avais des oreilles en feuilles de chou.
- Mouais ! j’ai comme l’impression que je vais regretter de t’avoir invité !
- Ok ! je peux repartir si tu veux.
- Mais non, je plaisante. Alors tu en penses quoi de mes oreilles maintenant ?
- Pareil, répondit alors Glen.
- Pareil ? c'est-à-dire ?
- Toujours en feuilles de chou !
Les trois hommes éclatèrent de rire mais le visage du « marié » était un peu crispé.
- Bon, je vous laisse prendre un verre. Je vais faire le tour de mes invités.
-
Jack et Glen se dirigèrent en riant vers le bar où ils se firent servir un whisky sec. Ils se tournèrent en même temps pour observer les autres invités, en essayant de repérer une ou plusieurs connaissances. A cet instant, un homme s’approcha d’eux et sa démarche mal assurée trahissait son haut degré d’alcoolisation. D’une voix pâteuse, il se présenta en annonçant qu’il était prêtre.
- Prêtre ? tu es vraiment prêtre, mon gars ? Demanda Glen.
- Au .. au … ssi … sur … que … que … les …voix … du du du du …
- Seigneur, compléta Glen
- Sont impénétrables, termina Jack !
- C’est … C’est … C’est …
- Ca va, te fatigue pas, mon gars. T’as trop forcé sur le chou …
- Le … le … quoi ?
- Alambic … Chou ! c’est clair ? Demanda Glen.
Le prêtre écarquilla les yeux et ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose, mais aucun son ne passa entre ses lèvres. Il recula de deux pas en observant les deux hommes. Il les fixait sans les voir tant il semblait sous l’emprise des vapeurs d’alcool. Il porta l’index et le pouce de sa main gauche à son oreille, comme pour vérifier qu’elle ne s’était pas transformée en chou. A ce moment crucial dans l’existence de ce prêtre, Tarja, la grande amie de Glen et Jack, s’approcha des trois hommes.
- Alors les petits, tout va bien pour vous ?
- Ben oui, répondit Jack en lui souriant.
- C’est quoi ce sourire, cher Jack ?
- Un sourire ? Quel sourire ?
- T’inquiète pas, Tarja. Notre ami Jack est une fois de plus en pleine forme. Et je précise qu’il n’a encore rien bu !
- Rien … rien … rien … bu ? S’exclama le prêtre. Faut … faut … réparer …
- Dis donc, le prêtre, tu ne veux pas retourner dans la crypte de ton église ?
- Cry … Cry …
- Oui, affirma Jack. Dans la crypte, mais prends garde à ne pas y rencontrer des démons, puisque tu n’es pas un saint.
A ces mots qu’il trouvait drôle, Jack éclata de rire sous le regard faussement courroucé de Tarja.
- Dis-moi Jack, tu n’es jamais fatigué ?
- Fatigué ? Moi ? Pourquoi ?
- C’est épuisant de te voir tout le temps jouer le macho. A croire que tu t’appelles Aldo !
- Aldo ? C’est qui celui là ?
- Aldo, Plage, « la classe ». Ca ne te rappelle rien, demanda Glen.
- Tu as oublié : Gros bras, petite tête et cascade, répondit Jack.

Glen eut soudain un regard absent en pensant à la crypte d’une église qu’il avait vu récemment. Il observait Jack, Tarja et le prêtre sans vraiment les voir. Il tourna la tête vers l’entrée de cette salle de réception où avait lieu la fête, quelques heures après la cérémonie de mariage. Il était content d’être arrivé directement en ce lieu, car il avait une sainte horreur du rituel entourant l’union entre deux êtres. La musique était de plus en plus forte, mais il ne l’entendait plus. Des mots se bousculaient dans sa tête et il ne les contrôlait plus rien. Comme un leitmotiv, il avait l’impression qu’une créature inconnue s’était égarée dans la crypte de son cerveau fatigué. « La force n’est qu’une apparence », entendait-il sans cesse. Ces mots le troublaient et il ne cherchait pas à comprendre pourquoi ils résonnaient contre les parois de son cerveau. Ces dernières années, on lui avait souvent répété qu’il était fort, bien plus qu’un roc. Il en riait et il répondait presque toujours que c’était parce qu’il était simplement rock’n roll. Il avait même fini par en jouer en portant un t-shirt blanc sur un jean usé. Un blouson noir peaufinait son apparence détonante. Il s’amusait alors en mettant ses lunettes noires et il essayait de mimer Marlon Brando dans « Sur les quais » ou « L’équipée sauvage ». Souvent, son propre regard qu’il croisait dans sa glace, le matin en se rasant, le troublait un peu. Il ne bougeait plus comme s’il était hypnotisé par cet autre moi qui n’était que lui-même.

- Ca va bien, Glen ? demanda Jack ?
- Je ne sais pas, répondit-il alors d’un air absent tout en dévisageant le prêtre qui dansait comme un diable sorti de sa boîte …

 

 

 

LE MARIE ETAIT EN BANC

 

Par Christine LAVERNE

 

Le fauteuil Voltaire émit un craquement de protestation lorsque Jack se laissa tomber dessus. Même retapissé fraichement de satin rose, ce meuble avait un âge vénérable et entendait bien le faire savoir.
- Pffff, c’est pas encore commencé, et je suis déjà épuisé ! dit Jack en tirant d’un doigt sur le col de sa chemise raide d’amidon.
- C’est un peu normal, mon p’tit Jack ! répondit Tarja, debout face à lui. Nous nous sommes levés très tôt, non ?
- Mouais ! Si c’était pas pour Glen, hein… Un beau temps pareil ! On serait bien mieux en maillot de bain, assis au bord de la mer à siroter un Mojito ! Mais non ! Va falloir supporter costume, cravate, et tout le tralala toute la journée.
- On n’allait quand même pas le laisser tomber un jour pareil ! Regarde-le, il est dans un état bien pire que le nôtre.

La phrase de Tarja se termina par un rire en cascade.
- Oh ça va, vous deux ! Glen se lissa quelques cheveux imaginaires sur le haut du crâne. Il regarda ses deux amis. J’suis comment, hein ?
- Très beau ! Parfait ! dit Jack sans le regarder.
- Très beau ! Très rouge et tout moite d’émotion ! Magnifique ! Tarja sourit. Mais non, je t’assure que ça va. Et puis, un jour pareil…
- M’en parle pas ! J’aurais jamais dû dire oui ! Je te raconte pas le bordel pour tout organiser, pour faire la liste des invités, pour trouver traiteur et salle…Elle m’a tout mis entre les pattes et débrouille-toi avec, mon chéri !
- Et alors ? C’est le plus beau jour de sa vie, non ?
- N’empêche ! Elle s’est juste occupée du choix des tenues et de sa robe. Que je n’ai même pas eu le droit de regarder d’ailleurs.
- Glen !! Une robe de mariée !! On ne doit pas la montrer avant !!
- Et bien moi je dis que je vais me taper la honte ! Imagine un peu ce qu’elle peut choisir, quand on voit comment elle a refait la déco de la maison ?

Glen fit un large geste du bras pour désigner tout ce qui encombrait la chambre. Il faut dire qu’entre sièges pastels façon guimauve prémâchée, tapisseries surchargées de fleurs, triple rangée de rideaux crèmes bouillonnants aux fenêtres, on se serait cru dans un cauchemar de confiseur après indigestion de chamallows.
- Mais c’est chou ! fit Jack . C’est quand même plus doux au teint que tes anciennes peintures noires et posters gothiques ! Il était temps de ranger tous tes vieux détritus de ta période ado tourmenté, et de faire de cette pièce quelque chose d’un peu plus... heu… vivable ? Au lieu de continuer à tout stocker dans une crypte lugubre ?
- Quand même ! Elle a tout recouvert de satin ! Les coussins, les fauteuils. Tout ! Il y a du tissu partout. Même les livres de la bibliothèque sont roses. Ou pêche. Ou céladon. Il a l’air de quoi, mon traité de physique quantique, avec sa couverture jaune poussin ? Moi je crains le pire pour la robe.
- Mais au fait, elle se cache où, la future mariée ? demanda Tarja. Je ne l’ai pas croisée de la matinée. Elle doit être dans tous ses états et je serais bien allée lui faire un petit coucou.
- Ah ça, pour être nerveuse, elle l’est ! Hier elle paniquait en disant que rien ne serait prêt à temps, que pourvu qu’il fasse beau, que ciel est-ce qu’on a pensé aux alliances, et que est-ce que surtout on a bien pensé à ne pas inviter le cousin Jean-Gustave, et que patati et que patata…Glen ouvrit le tiroir de la coiffeuse. Tenez, les deux témoins, les alliances sont ici, faudra pas les oublier, hein !

Jack et Tarja s’approchèrent. Ils prirent chacun une petite boite translucide. A l’intérieur, on devinait l’éclat d’un anneau posé sur un petit coussin d’un lilas très tendre.
- Du pastel partout ! Vivement ce soir !
- Tu sais, Glen, je crois bien que cette fois c’est l’heure…. Courage !

Glen avala sa salive.
- Et bien.. quand faut y aller…
- Glen !! Enfin !! s’exclamèrent ses deux amis. C’était si important pour elle !
- Oui… parce que moi, franchement, ce que j’en pense… ça ne change rien pour moi ni pour elle ! Mais bon, elle avait l’air d’y tenir tellement…
- Mais oui ! Allez, Glen… cette fois on y va.

Les trois amis quittèrent la chambre pour rejoindre les quelques membres de la famille patientant dans le salon. Par les portes-fenêtres ouvertes, on voyait des petits groupes discuter dans le jardin. Un homme s’approcha de Glen pour lui donner une claque vigoureuse dans le dos.
- Sacré Glen ! Belle journée pour un mariage, hein ? Ca va te faire drôle, après ! Mais ce que femme veut…. Ah oui, elle a tenu bon, et elle a fini par l’avoir, son mariage !
- Tiens ! Jean-Gustave ! Quelle mauvaise surprise ! Comme je ne suis pas content de te voir ! Toujours aussi macho, hein ! Mais bon, ne va pas gâcher la fête avec tes réflexions … sinon je te transforme en pièce montée…
- Laisse tomber Glen. Tarja prit son ami par le bras pour l’éloigner de l’insupportable cousin. De toute manière, encore un verre ou deux et il va aller dormir sur un canapé.

On entendit les cloches de l’église commencer un joyeux tapage. La maison de Glen étant presque en face, il n’y eut que quelques pas à faire pour être devant les portes grandes ouvertes. De l’intérieur montait un brouhaha festif. Glen, Jack et Tarja avancèrent en serrant au passage quelques mains, en faisant quelques bises. Puis Glen vit la mariée qui l’attendait.
- Bon, et bien, les amis… j’y vais ? hein ?

Tout au fond de l’église, le prêtre ouvrit les bras en une large invitation. Devant lui, un homme assez âgé, nerveux, écarquillait les yeux et se frottait les mains. Impatience ? Nervosité ?
Glen arrondit son bras pour que la mariée y pose la main. Ce qu’elle fit lentement, en tournant vers lui des yeux brillants d’émotion.
- Merci, mon chéri….Merci d’avoir bien voulu...
- Il n’était pas question que ce soit un autre que moi qui te mène à l’église ! Je sais que tu vas être très heureuse, et puis… tout de même ! Ce n’est pas tous les jours qu’on marie sa mère !

 

 

 

 

LE JOUR "M"

 

Par Romaric DUCOGNON

 

Trois années déjà qu’ils conjuguaient leurs solitudes…
Un dixième de leur vie déjà consacré à l’autre, à apprendre à se connaître, à expérimenter les concessions au gré des divergences d’opinions.
Une cascade d’émotions envahissait Glen, absorbé par ses réflexions, oubliant tout de l’effervescence qui l’entourait.
Pour lui, le temps s’égrenait toujours trop vite. Un tourbillon de minutes s’était l’espace d’un instant enroulé autour de lui, ne lui laissant que le temps de constater que ses 20 ans n’étaient plus, que sa vie d’adulte avait depuis longtemps supplantée son adolescence… Il n’avait rien vu venir !
Et il se trouvait là, aujourd’hui, presque sans comprendre le cheminement qui l’y avait conduit…
Les invités affluaient, se pressant devant l’église de pierre semblant sortie d’une autre époque.
Tarja à ses côtés, sculptée dans une robe champagne éclatante, était resplendissante. Ses yeux s’étaient embrasés depuis ce matin, et la flamme virevoltait toujours, étincelante, intarissable…
Bon sang qu’elle était belle ! Ce visage délicat, encadré d’une chevelure d’ébène ondulant légèrement. Ce teint soigneusement ambré sous les lampes artificielles du solarium… Ces lèvres, écrin délicat du plus envoutant des sourires qu’il ait connu… Et ce regard faisant de l’ombre à l’azur éclatant de cette magnifique journée d’été… La sensualité en plus !
Glen se sentit soudain mal à l’aise, déplacé dans ce décor. Il perdait pied. Comment s’était-il retrouvé là, au bras de cette époustouflante jeune femme ?
Le flash d’un appareil photo crépita, le tirant brusquement de sa rêverie.
- « Eh, Glen ! Tu nous la refait en moins coincé ? On dirait que tu as vu un fantôme ! »
- « Bon sang, Jack ! Avec ce soleil, tu penses vraiment que le flash était nécessaire ? On est pas dans une crypte, bon dieu ! »
- « Eh ! Ce n’est pas le jour pour des blasphèmes ! C’est ce foutu appareil qui s’entête à ne pas me comprendre ! Je t’avais bien dis qu’il fallait me donner des cours ! Appuyer sur un bouton, ok, mais pour le reste… »
- « Ne t’en fais pas ! D’ici quelques minutes, tu ne seras plus en mesure de prendre des photos ! »
- « Vraiment ? Ce serait pourtant original que ton témoin profite d’être au cœur de l’action pour capturer l’essence de l’évènement ! »
- « Je peux toujours en glisser deux mots au prêtre, si tu veux… Aïe ! »
- « Si tu ne veux pas déclencher les foudres de la dame du jour, on va peut être la jouer plus… conventionnel » s’exclama Jack, amusé du coup de coude presque discret de Tarja.
Jack s’éloignant à nouveau, non sans une p’tite bourrade amicale dans l’épaule de son ami, Glen se laissa de nouveau glisser dans ses réflexions.
Avant Tarja, il ne s’était jamais attardé avec une femme. Non que l’envie lui en manquait, d’ailleurs. Un vrai sentimental, mais dont le cœur s’embrasait aussi aisément qu’un feu de paille au moindre sourire enjôleur…
Et des sourires, il en avait croisé…
Sa carrure athlétique, ses traits fins au charme explosif, ses yeux d’un vert sombre soulignés par le brun de sa tignasse savamment désordonnée en avaient fait chaviré plus d’une…
Et puis il y avait eu Tarja… Arrivée à l’improviste dans sa vie, banale rencontre dans un bar où il fêtait le début des vacances avec quelques amis… Il y avait eu ce « je-ne-sais-quoi », pas vraiment le coup de foudre mais une attirance réciproque… Et puis le temps qui les avait lié l’un à l’autre comme une évidence, presque sans s’en apercevoir…
Soudain, Glen fut de nouveau tiré de ses songes par la voix grave et apaisante du prêtre.
- « Mesdames, Messieurs, si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer… La cérémonie n’attend plus que vous ! »
- « Entendu mon père – fit Glen – nous vous suivons ! »
- « Non, non, madame ! Attendez ! Rappelez-vous, c’est vous qui clôturez la marche avec votre papa ! »
- « Désolée, mon père… » souffla Tarja. « L’émotion ! »
- « Ne t’en fais pas, c’est toujours comme çà la première fois ! » lui glissa Glen avec un clin d’œil amusé.
- « La première fois ? Parce que tu comptes recommencer ? »
- « Eh ! Les amis ! Ce n’est pas le moment de vous disputer ! C’est votre journée à tous les deux, profitez-en » dit Jack, enlaçant les épaules de ses amis.
Arrivé devant l’autel, Glen se retourna pour observer la foule qui s’installait dans un brouhaha aux résonnances caverneuses. Bon sang que cette église était lugubre et froide vue de l’intérieur ! Avec les séances de préparation au mariage, il avait l’impression d’y avoir passer davantage de temps ces derniers mois qu’au cours de toute sa vie !
Puis la musique emplit la salle. « Mon essentiel », chanté par Emmanuel Moire. Sympa l’ambiance de comédie musicale ! Impeccable pour l’occasion, songea Glen. Car vraiment, quelle comédie humaine ! Tous ces gens qui s’amasse pour entendre les fameux « oui, je le veux » !
Ses parents au premier rang lui adressèrent un petit signe de tête, les yeux humides…
« Je fais le malin, avec mes pensées ridicules… En fait, je n’en mène pas large ! Vivement le vin d’honneur ! » songea Glen, observant Tarja qui avançait maintenant vers lui au rythme de la musique. Ses pas semblaient noyés sous le crépitement des appareils photos. Une vraie star d’un jour, il fallait bien l’admettre.

« Finalement, il n’y en a que pour la mariée aujourd’hui ! Ne t’en fais pas, mon gars, çà va aller ! Personne ne te regarde » s’encouragea Glen.
- « Mon cœur, tout va bien ? » lui glissa Tarja en le rejoignant
- « Euh, oui, bien sûr ! Je suis un peu perdu, c’est tout. Tu es vraiment resplendissante ! »
- « Et toi donc ! Ce costume te va comme un gant ! Vivement que je t’épouse avant qu’une autre ne te kidnappe ! » lui susurra Tarja à l’oreille avec un clin d’œil complice.
On ne pouvait pas nier que ce costume lui allait bien. D’un gris anthracite, sa coupe sur mesure épousait parfaitement ses larges épaules et la fermeté de sa musculature. La chemise assortie à la robe de Tarja rehaussait l’ensemble d’une touche lumineuse. Une cravate ton sur ton et des chaussures Gucci complétait sa panoplie de jeune marié.
« C’est donc çà ! » se dit-il. « Elle m’épouse pour mieux me retenir ! Bon sang, je crois que je vais étouffer ! »
Puis le manège débuta. De chant religieux en prière, de prière en lecture, avec le défilé habituel des volontaires et désignés d’office. Les photos et les pleurs d’enfant en fond visuel et sonore…
Que du bonheur ! Songea amèrement Glen…
- Mon chéri, tu as les alliances ? »
- Sursautant, Glen se surpris à bégayer « les allian-alliances ? Mé-Mé-Mais je croyais que c’était Jack qui les avait ! »
- « T’affole pas, mon grand » s’esclaffa Jack ! Elles sont là, bien au chaud ! ».
- « Merci, Jack ! Ton pote a les neurones noyés, et il n’est pas le seul » fit Tarja.
- « Eh ! Je révisais juste mes engagements ! Je crois que le moment arrive ! » se défendit Glen
- « Tarja, Glen. Vous avez décidé de vous unir devant Dieu. Je vais maintenant vous demander de nous faire partager vos consentements. » les appela alors le prêtre, semblant avoir surpris leur dialogue silencieux.
- S’avançant vers le micro, Glen respira profondément.
- « Tarja, je vais peut être te surprendre, mais je ne te promettrais pas de t’aimer et de te chérir toujours. J’ai bien réfléchi, et je ne saurais promettre des choses que j’ignore moi-même. Et puis, ce serait égoïste de ne me consacrer qu’à toi au détriment de tant de cœurs à prendre ! » Commença Glen, sous les murmures désapprobateurs de l’assistance.
- « Foutu macho ! » gronda Tarja, menaçante. « Tu as intérêt à te reprendre, et vite ! »
- « Eh ! Je plaisantais ! » s’esclaffa Glen, le visage rouge pivoine.
- « Non, bien sûr, je ne peux donc te promettre de t’aimer toujours. En revanche, je te promets aujourd’hui de tout faire pour entretenir cette flamme entre nous. De tout faire pour te rendre heureuse et épanouie. Je m’engage à être un mari fidèle, à t’aimer autant que je le peux. Et enfin, à ne jamais t’étouffer mais à te soutenir toujours sur les sentiers sinueux de la vie. Et puis, si le regard que tu poses sur moi garde l’incandescence que je lui connais, alors j’aimerais la retrouver dans les yeux de bambins qui égaieraient notre maison. »
- « Mon cœur, ton discours est trop chou ! Décidément, tu sauras toujours me faire fondre ! » lui répondit Tarja, les yeux embués d’émotion.
Glen se senti soudain envahit par un trop plein de sentiments. Des picotements lui signalèrent une inondation prévisible de ses canaux lacrymaux… Il lutta rapidement, trop fier pour dévoiler devant un tel auditoire ce qu’il avait toujours considéré comme une faiblesse.
Tarja lui coula un de ces regards dont elle avait le secret, où se mêlaient amour, tendresse et un zest d’espièglerie… Puis l’étreignant doucement, elle lui glissa un voluptueux « je t’aime » dans l’oreille, l’emplissant d’une fierté, d’un bonheur et d’une sorte de plénitude qu’il ne se souvenait pas d’avoir aussi clairement ressenti jusqu’à cet instant.
L’échange des alliances se déroula ensuite sans encombre, bien qu’emprunt d’une douce nervosité à l’idée que peut être, l’alliance ne passerait pas sur ses doigts enflés par la chaleur estivale…
Il lui sembla vivre les derniers instants de cette cérémonie comme un songe, une scène évanescente dont il était spectateur.
Un dernier passage au micro pour inviter famille et amis à partager le vin d’honneur, et ensemble ils remontèrent l’allée centrale, main dans la main, jusqu’au parvis de l’Eglise.
Un instant éblouis par l’éclat du soleil si présent en cette journée particulière, et déjà une pluie de pétales de rose les baignaient d’une caresse parfumée, sous le crépitement ininterrompu des photographes amateurs.
Se retournant vers Tarja, il l’attira doucement à lui.
Oubliant la foule alentours, elle se lova dans ses bras pour un baiser tendrement enflammé qui souffla sur l’instant tout reste d’anxiété.

 

 

L'UNION FAIT LA FORCE DES FAIBLES

 

Par Anne HURTELLE

 

En ce jour de mai, Tarja se demande si elle a vraiment eu une riche idée en s’habillant de la sorte : robe longue échancrée dans le dos, chute de reins apparente, poitrine prenant le grand air…seulement voilà, l’air est frais pour la saison. Qu’importe après tout, au moins, elle pourra se targuer d’avoir fait un effort vestimentaire mémorable pour le mariage de son ami Glen. Ce qu’elle désire et espère surtout, c’est que Jack remarquera cette tenue en s’y attardant, juste un peu…Qui sait, peut-être même osera-t-il un « Tu es ravissante »  Lui, l’homme faussement moribond qui tente de dissimuler sa pudeur derrière des allures de macho de pacotille ! Mais pour l’heure, c’est vers les futurs époux que tous les regards convergent. Logique. Tarja ne veut pas voler la vedette, loin de là ! Elle suit la foule qui s’amasse petit à petit dans l’église villageoise tandis qu’elle cherche son portable bien planqué dans son sac à mains couleur « paillette » de circonstance. Il faut éteindre ce téléphone pour ne pas troubler la cérémonie, cela va de soi. Mais c’est sans compter sur l’intelligence des nouvelles technologies car ledit portable est un farceur qui a entamé une partie de cache-cache avec Tarja, comme toujours ! Cette dernière peste en se jurant de se débarrasser de cet objet perturbateur…un jour.

Jack, lui, s’est vêtu d’un costume dont les tons s’accordent harmonieusement avec ceux du prétendant à la corde. C’est comme cela que Tarja a toujours personnifié le mariage : une corde que des humains masochistes s’acharnent à vouloir se passer autour du cou, pour le meilleur et… La belle Tarja s’assied au milieu des convives puis commence à scruter les moindres gestes, attitudes, mimiques de Jack, celui qu’elle trouve si chou ! Lui, qui attend le moment crucial où il devra être témoin d’une vie qui se scelle à deux. Sacré Glen ! Jamais personne ne l’aurait imaginé se faire passer la bague au doigt et la corde autour du cou ! Et pourtant…Ça y est, le spectacle débute par l’entrée en scène du prêtre tant aimé de ses disciples. S’ils le pouvaient, les braves gens l’applaudiraient ! Mais non, que diable…voyons, la traditionnelle bienséance pratiquante l’interdit. Au lieu de cela, c’est une cascade de sanglots à peine contenus, de larmes joyeuses, émues qui déferlent lorsque la cérémonie s’ouvre sur la voix des orgues. La fiancée va pénétrer dans l’enceinte bénie, au bras de son papa, ça y est…

Mais…pourquoi les orgues se taisent-ils ? Tarja ressent soudain la tension grimpante dans l’assemblée. Pour cause, le curé vient de s’étaler de tout son poids d’ogre sur le sol.

Un malaise. Il manquait plus que ça ! Heureusement, les valeureux enfants de chœur volent, tels des anges, au secours de leur abbé. Les invités deviennent spectateurs. Quelques-uns tout de même se prêtent au jeu de rôle des bons Samaritains. L’un apportant de l’eau bien fraîche –mais est-elle seulement bénite ?- une autre, bigote du plus profond de son âme de bigote, enchaînant les « Notre Père » en levant ses gros yeux ronds implorants vers les vitraux sacrés. Tarja se dit alors que c’est peut-être un signe. De qui ? De quoi ? Qu’en sait-elle ? Qu’importe, l’idée essentielle qui lui vient à l’esprit c’est : quelle satanée fixation que celle de vouloir se marier, comme tout le monde ! Mon Dieu, voilà qu’elle blasphème à présent ! Mais de ça aussi, elle se fiche. Elle n’a jamais cru en rien.

Tandis que le prêtre est emmené reprendre son souffle saint dans la Sacristie, Tarja la belle ne lâche pas Jack du regard. Et si…non, quelle idiotie ! Quand même…Elle se surprend à rêver que Jack lui demande peut-être sa main, un jour…Elle se voit alors et s’entend lui répondre…Mais…qu’est-ce que c’est que ce bruit derrière elle ? Tarja se retourne et ne voit que des gens en attente. Une seconde fois, un son provenant de plus loin mais pas tant que ça. Personne ne semble y prêter attention.

Curieuse, comme à son habitude, la belle se lève et se dirige sur un côté de l’enceinte bénie. Elle avance alors lentement. Le mystérieux bruit se fait à nouveau entendre. Il vient d’en bas. Il y a des escaliers. Tarja les emprunte avec une pointe d’hésitation mais une sorte d’excitation prend le dessus.

Voilà, elle y est. Il fait si froid…Une lourde porte l’appelle. Elle l’ouvre délicatement…

Q : Je savais que tu viendrais mais je ne savais pas quand. Avant ? Après ? Trop tôt ? Trop tard ?...

Tarja ne fait plus un seul mouvement. Prostrée dans son incompréhension, elle bredouille :

T : Qu’est-ce que…qui… ?

Q : Ce que je fais là, qui je suis…ce sont bien les questions que tu te poses ?

Tarja écarquille les yeux de stupeur puis d’effroi. Elle est tentée de rebrousser chemin mais elle veut comprendre, vite !

Q : Ne prends pas peur. Je suis inoffensif pour les gens comme toi.

T : Qu’est-ce que tu entends par des gens comme moi ?? Et puis, présente-toi, dis-moi ce que tu fiches dans cette cave nauséabonde ??

Q : Une crypte. Ce n’est pas une cave mais un caveau, ignorante ! Je suis un enfant, ça, tu l’as remarqué. Ce que je veux ?...Les tuer.

T : Quoi ?? Mais…

Q : Oui, le quotidien tue les couples, je suis né pour ça. Alors, tuons-les avant qu’ils n’aillent trop loin.

Tarja, paniquée, voyant l’enfant se mettre dans une position étrange, fouille hystériquement son sac pour enfin mettre la main sur ce satané portable ! Elle le trouve alors et compose le numéro de Jack, tandis que le gamin ne fait plus guère attention à elle.

T : Jack !!

 

 

 

 

 

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24 juin 2010 4 24 /06 /juin /2010 22:20

 

Un thème sur la « balade nocturne ».

Des mots à placer, comme d’habitude :

Cynisme

Satanique

Chapeau

Soja

 

Et des histoires à lire…

 

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BALADE NOCTURNE

 

 Par David LASSALLE


Lorsqu’il se réveille enfin, Glen a la tête douloureuse et le corps fortement engourdi. Le froid est mordant et des frissons glacés le parcourent sans relâche. La couche sur laquelle il est allongé est particulièrement dure, et il n’arrive pas à bouger ses membres. L’obscurité est totale.

 

Qu’importe, après tout. Il est habitué à ces réveils étranges et désagréables qui malmènent son physique et son esprit. Et depuis qu’il a acheté un futon, il a plus souvent l’impression de dormir à même le sol que dans un lit digne de ce nom.

 

Pourtant quelque chose le dérange dans l’air ambiant ; un sentiment indéfinissable le tenaille. Une impression désagréable… Son corps n’a aucun tonus musculaire et son esprit est aussi gourd que ses membres.

 

Alors qu’une légère torpeur l’envahit à nouveau, il peine à se remémorer cette sortie à Paris avec Jack et Tarja.

 

***

 

Quoi de plus sympa que le quartier latin pour une soirée entre amis ? Arrondissement populaire et estudiantin, c’est le lieu rêvé pour avaler un sandwich grec et marcher le long des ruelles animées.

 

La période estivale permet de passer du bon temps. Les spectacles de rues sont légions et qui plus est gratuits.  

 

La nuit absorbe la foule ; les identités se perdent au profit de l’anonymat. L’impersonnel est roi. Paris est une fourmilière dans laquelle tout s’égare facilement.

 

Le trio passe sa nuit à errer de place en place, le long des quais de Seine. Les bars sont ouverts encore plus tard que le reste de l’année, et la bière coule à flots dans les veines des trois amis. Le rire fait place au cynisme lorsque la fatigue mêlée à l’alcool les entraine sur les pentes douteuses de la pensée bête et primitive.

 

Ils décident, alors que la nuit est déjà largement entamée, de chercher un endroit pour se restaurer, après ces longues heures de marche. Ils s’arrêtent finalement dans un drugstore encore ouvert, et dont les vitrines sont bien garnies. Jack et Tarja choisissent une salade composée, dans laquelle tentent de nager quelques pousses de soja aux prises avec une abondante sauce blanche. Glen s’arrête sur le plat de référence : un steak frites, le tout arrosé d’un litre de Pelforth.

 

Lorsqu’ils sortent afin de rejoindre les boulevards parisiens, Glen est tellement imbibé qu’il peine à tenir sur ses jambes. Ils marchent lentement, longeant la Sorbonne, afin de rejoindre le cœur du quartier latin. L’endroit est quasiment désertique à cette heure. La vie nocturne s’enfuit face à l’aube qui va bientôt poindre.

 

Alors qu’ils s’apprêtent à passer devant l’entrée des catacombes, Glen sombre dans le néant, brutalement. Jack et Tarja le soutiennent chacun d’un côté, tout en jetant un œil rapide autour d’eux. Le périmètre est vide, et les quelques passants sont suffisamment loin pour ne pas se rendre compte de ce qui se passe. Tarja évacue prestement la seringue vidée de son soporifique, qu’elle tient dans sa main gantée en la déposant dans une poubelle. Jack rajuste son chapeau en le rabattant sur le devant de son visage. Il sort une clé de la poche de sa veste et l’insère dans la serrure maintenant la grille d’accès aux Catacombes fermée. En l’espace de deux minutes, ils se retrouvent tous trois dans un couloir plongeant inexorablement vers les profondeurs parisiennes. Des signes ésotériques parcourent les murs épais. Des cercles de couleur rouge dans lesquels se trouve une plume… Des têtes de boucs, et autres sigles que ne peuvent comprendre les néophytes.  

 

Jack et Tarja en ayant assez de charrier leur fardeau, ils se décident à le prendre chacun par un pied afin de le trainer jusqu’à sa destination finale.  Après tout, pourquoi avoir la moindre considération pour celui qui a quitté l’ordre ?

 

Le pire, c’est que Glen n’a aucun souvenir de son appartenance à « l’église ».

 

Chaque membre subit une séance d’hypnose lorsqu’il manifeste le désir de se retirer. De telle sorte que toute pensée en rapport avec ses activités nocturnes et diaboliques soit définitivement effacée de sa mémoire.

 

Jusqu’à ce qu’une ultime tentative de raisonner cette âme en perdition soit envisagée et parfaitement orchestrée.

 

Quelques minutes plus tard, ils arrivent dans une immense pièce, où Glen est déposé, déshabillé et fermement attaché.

 

***

 

Alors que les phases d’éveil et d’endormissement se succèdent durant des heures, son esprit commence enfin à percevoir de plus en plus de choses autour de lui.

 

Sa conscience s'aiguise à mesure qu’il prend la mesure de son état.

 

Il n’est pas chez lui ; cela il le perçoit sans la moindre difficulté. Le froid qui lui cingle chaque centimètre de son corps lui révèle une absence totale de vêtements, ce qui le fait sérieusement paniquer. Glen a de plus en plus de mal à déglutir, et sent comme une boule d’angoisse grossir dans sa gorge, le menant sur des chemins obscures. Alors qu’il tente de remuer ses bras et jambes, une envie de hurler le saisit quand il ressent la morsure du métal sur ses poignets et chevilles.

 

Il ne semble pas y avoir quelqu’un d’autre dans la pièce.

 

Soudain, un halo lumineux se met à briller à quelques mètres de lui. Lueur fébrile qui ne le rassure pas pour autant. Et surtout qui ne lui indique absolument rien sur le lieu où il se trouve.

 

Quelques minutes plus tard une deuxième bougie s’allume. Il n’arrive toujours pas à distinguer quoi que ce soit. Quelle est la taille de cette pièce ? Et quel est le but de ce jeu de dingue ? Cette deuxième lumière lui arrache un cri alors qu’un flash violent lui laboure le cerveau avec une violence phénoménale. Des bribes de souvenirs inavouables se révèlent alors.

 

Les heures défilent avec une lenteur effrayante. Le ballet des bougies continue inlassablement. Chaque nouvelle flamme vacillante qui éclaire la pièce vient faire un peu plus le jour sur la raison de sa présence dans cette grotte.

 

Les flashs lui permettent d’assembler les pièces du puzzle petit à petit, à mesure que croit sa terreur.

 

Saint Michel et ses badauds, ses spectacles ; Jack et Tarja, prêtres d’un ordre qu’il a quitté quelques semaines plus tôt.

 

Il sait désormais sur quoi il est allongé… les bras et les jambes écartés épousent parfaitement les branches du pentagramme gravé sur le sol.

 

Nulle échappatoire possible pour celui qui quitte ses frères et sœurs. Il existe des liens qui ne se défont que pour mieux se resserrer et étouffer.

 

Et l’heure de  les reformer est venue…

 

Toutes les bougies sont allumées. Les murs révèlent l’endroit humide et inquiétant où Glen est allongé. Des signes sataniques parsèment la totalité de la grotte ; il les connait tous, un par un.

 

Comme il peut nommer tous ses anciens frères et sœurs qui s’avancent vers lui, vêtus d’une tunique sombre. La capuche dressée sur la tête empêche de voir les visages, augmentant le côté sinistre et solennel de l’exécution dont il va être l’objet.

 

Deux membres se détachent du groupe silencieux. Ses anciens amis sont là pour le punir, sentence purificatrice envers ceux qui se sont égarés.

 

Glen, terrifié par ce qu’il s’apprête à vivre, ne peut s’empêcher de hurler. Toutes les fibres de son corps se tendent à l’unisson jusqu’à provoquer une rupture d’anévrisme.

 

L’issue fatale lui évite de justesse les tourments et sévices qu’il était sur le point de vivre, mettant un point d’orgue à son repentir en même temps qu’à son existence…

 

Ses anciens compagnons rangent dans leurs fourreaux les dagues sorties tout spécialement pour l’occasion.

 

Pas une larme ne coule sur le visage de ses « amis ». Le cercle se brise, sans un regard pour celui qui a trahi.

 

 

BALLADE NOCTURNE SANS CHAPEAU

 

 Par Jean BEDROSSIAN

 

 

La lune pleine était masquée par les nuages sombres au cœur de la nuit. Le silence était perturbé par le claquement sonore de talons féminins sur l’asphalte. Le vent agitait les feuilles des arbres qui semblaient émettre un sifflement inquiétant. La silhouette de la personne qui s’était risquée à sortir par ce froid glacial se déplaçait nettement plus vite. Elle longea le long mur de pierres en s’écartant un peu pour regarder au loin. Soudain, elle s’arrêta avant de repartir plus lentement. Au loin, une silhouette se dirigeait vers elle. Machinalement, elle mit les mains dans les poches de son blouson noir, comme pour y chercher une arme pour se défendre en cas de besoin. Les deux personnages de cette nuit sinistre allaient se croiser dans quelques instants. Instinctivement, ils ralentissaient comme pour prendre la mesure de l’inconnu qui venait d’en face. A quelques pas l’un de l’autre, ils semblaient s’observer comme deux fauves prêts au combat.

- C’est sans danger, dit alors une forte voix masculine.

- Je vous demande pardon, répondit la voix féminine en écho.
- C’est sans danger, Tarja !
- Comment savez-vous qui je suis ?
- Facile pour moi !
- Pas pour moi, et vos énigmes ne m’amusent pas.
- Ok ! Ok ! Ok ! Pas de problèmes, Tarja. Tu n’as même pas reconnu ton ami Glen ?
- C’est peut-être parce que Jack n’est pas avec toi, que je ne t’ai pas remis tout de suite.
- Oui, on va dire ça ! Mais que fais-tu donc près du cimetière par cette nuit de pleine lune ?
- La même chose que toi, mon cher Glen !
- Ça m’étonnerait fortement.
- Que cherches-tu, Glen ?
- Mais je cherche du soja, je n’en ai plus ?
-
A ces mots, l’homme et la femme éclatèrent d’un rire sonore un peu forcé pour masquer la gêne de se retrouver au cœur de la nuit, près du cimetière. Ils s’observaient comme s’ils se voyaient pour la première fois.

- Dis-moi Glen, ne savais tu pas qu’il règne ici des créatures diaboliques ?

- Tarja ! Tarja ! tu ne vas pas me faire croire que tu crois aux esprits sataniques ?
- Je te répète ce qu’on m’a dit à plusieurs reprises.
- Satanique … Satanique … Est-ce que j’ai une gueule de Satanique ? Bon, je sais bien que Satan m’habite, mais quand même !
- Tu n’es pas obligé de faire preuve de cynisme, Glen.
- Cynisme … Cynisme … Est-ce que j’ai une gueule de Cynisme ?

Sans dire un mot, Tarja s’approcha de Glen et lorsqu’elle fut tout près de cet homme qu’elle appréciait beaucoup, sa main droite jaillit et claqua sur la joue de Glen. Celui-ci, visiblement surpris par cette agression inattendue, regarda la jeune femme avec stupéfaction. Il écarquillait les yeux et il ressemblait à un enfant pris en faute qui vient juste de recevoir une gifle, assénée par sa mère. Mais il n’avait commis aucune faute à son sens et Tarja n’était pas sa mère.

- Mais pourq ...
- J’en avais envie, l’interrompit Tarja.
- Ok ! Ok ! Ok !
- Tu parles comme ton pote Jack, maintenant ?
- Toujours quand je suis sidéré par une réaction imprévisible d’une jolie femme.
- Merci, mon petit Glen !
- Ne me remercie pas, ou alors dis moi pourquoi ?
- Pourquoi quoi ?
- Laisse tomber, cela n’a pas d’importance. Je te raccompagne, Tarja ?
- Me raccompagner ? Tu ne sais même pas où je vais.
- Aucun problème, j’irais là où tu vas.
- Ah oui ? En es-tu bien sûr ?
- A vrai dire, non !

Tarja plongea ses yeux dans ceux de Glen pour essayer de lire ce qu’ils pouvaient exprimer. Elle ouvrit la bouche mais Glen lui posa l’index de sa main droite sur ses lèvres entrouvertes. Il secoua lentement la tête de gauche à droite, puis il posa son regard sur elle, lui signifiant ainsi en langage muet que lui seul pouvait lire ce qu’elle ressentait. Uniquement en lisant dans son regard à elle. Elle le fixa en souriant d’un petit air moqueur, puis elle éclata de rire lorsque Glen écarquilla encore les yeux de stupeur.


- Pourquoi ris-tu ? Demanda-t-il.

- Si tu voyais ta tête, mon pauvre Glen.
- Ce serait bien si tu voulais bien préciser ta pensée.
- Oui, je pourrais, répondit-elle.
-
Un long silence s’ensuivit alors durant lequel ils se dévisageaient comme deux amants qui se découvrent pour la première fois. Un sourire moqueur apparut sur le visage de Tarja qui semblait trouver la situation d’un comique indescriptible.

- Tarja, tu as bu quelque chose ce soir ?

- Décidément, tu es égal à toi-même. Tu as besoin de croire que j’ai bu quelque chose, et tu penses sans doute à de l’alcool, simplement parce que je me trouve en pleine nuit ici. Tu ne peux pas imaginer un seul instant que j’aime marcher seule par une nuit de pleine lune.

Glen recula de deux pas et fixa de nouveau ses yeux dans ceux de la jeune femme. Il passa une main sur le haut de sa tête et il recommença plusieurs fois. Il était rarement déstabilisé mais cette fois-ci, il l’était vraiment. Il se demandait où voulait en venir Tarja et il ne comprenait pas. Il l’observa un long moment et elle le regardait avec une curiosité amusée.


- Je n’en ai pas, dit-il soudain.

- Oui, et alors ?
- Rien ! Je n’en ai pas, c’est tout !
- Mais de quoi parles-tu ?
- Ah ! il faut donc que je t’éclaire.
- Oui, c’est une excellente idée.
- Je n’ai pas de chapeau, je viens de m’en apercevoir en passant ma main sur mes cheveux.
- C’est encore une énigme, Glen ?
- Peut-être … ou peut-être pas !

   

 

 

NOCTURNE EN SCIE MAJEURE

 

 Par Christine LAVERNE

 

 

Le pinceau de la lampe-torche balayait d’une faible lueur jaunâtre le sentier, de gauche à droite, de droite à gauche. Une feuille, une branche, une autre feuille, un buisson, une autre branche, attention baissez-vous ! une ornière, attention à vos chevilles !
Petit monde vert foncé, touffu, dense, un instant dans la lumière avant de retourner à la sombre quiétude de la forêt. Bruissements d’arbres, pas hésitants, regards fixés sur le sillon laissé par la lampe et n’osant pas s’aventurer plus profond dans les futaies.
- Tarja, arrête ! Tu me donnes la nausée avec ce mouvement de balancier ! On fait une pause ?

Jack stoppa brusquement, prenant son chapeau pour s’éventer vigoureusement. Deux heures de marche, mais cette fille est complètement folle ! pensa-t-il…

- Allez, courage, nous ne sommes plus très loin du but. Tu sais, mon p’tit Jack, tu devrais faire un peu plus de sport….regarde-toi, tu es... heu… tout pâle et très rouge ! Je ne savais même pas que c’était possible !

Tarja se mit à rire, puis fouilla dans son sac à dos pour tendre une gourde.

- Tiens, c’est bon pour ce que tu as !
- Pfff, je vais très bien merci ! Jack prit un air faussement offensé avant de boire quelques gorgées…. puis de les recracher. Mais c’est quoi ce truc immonde ?
- De l’eau, Jack, rien que de l’eau ! Oui, je sais… quand elle n’est pas dissimulée dans un verre de Knockando, forcément….
- Tarja, un jour tu regretteras ton cynisme ! Et à force de boire des cochonneries tu finiras toute rouillée !
- Oui… mais non. le seul qui finira mal, c’est Glen avec son lait de soja. Comment est-ce qu’il peut ingurgiter des trucs aussi infects ?
- Ouais. Ben, en attendant, il est plus malin que nous… c’est pas lui qui rôde la nuit dans des forêts mal famées !

Tarja esquissa un drôle de sourire, puis montra un point, là, très loin, vers la gauche.

- Bon, c’est par là, on y va cette fois, et sans traîner.
- Et tu ne veux toujours rien me dire, hein ?
- Ben non… c’est une surprise, tu verras bien.
- Drôle de surprise, grommela Jack, deux heures de marche, la nuit, ici ! Tu as de ces idées, parfois… Méheuuu, quoi ? … Qui a éteint la lumière ?

Le pinceau jaunâtre venait de disparaître, avalé par les ombres. Le début du sentier finissait de serpenter dans le noir le plus absolu.

Les bruits environnants, soudain, devinrent plus mystérieux.
- Hum, désolée… je crois bien que la lampe vient de rendre l’âme…. Pas de chance !!
- Pas de chance, pas de chance… Oui !! Nous sommes au beau milieu de nulle part, sans lumière, sans plan, sans nourriture… sans GPS…. Aaahhhrghhhaa !! C’est quoi ça ?

Jack fit un bond sur le côté. A un peu plus d’un mètre, des feuilles venaient d’être secouées violemment. Une tache blanche s’estompa entre les silhouettes des arbres.

- Tarjaaaa… !! Là !! regarde !
- Quoi ? Il n’y a rien du tout.
- Mais si, y’a un truc qui vient de passer.
- Ben alors… s’il est passé, c’est que ce n’est pas un danger !!
- Que tu crois !! Que tu crois !! Vous les filles, vous ne savez pas ! Mais nous, les mecs, on sait bien que les fauves encerclent d’abord leur proie avant de leur sauter dessus !!
- Jack !! M’enfin !! y’a pas de fauve dans la forêt de Brocéliande !!
- M’ouais ! On dit ça… et puis on finit dans la gueule pleine de dents d’un Troll sans même sans rendre compte !
- Bon, Jack, ça suffit….. reprends-toi et on…. AAAHHHHhhhHHH !
- Tarja ! Tarja ! Lâche mon bras !! Je te signale que tu as des ongles ! Tu me fais mal !! Arrêteuhh !!
- Mais, mais.. tu as vu, hein, tu as vu !! Et moi aussi j’ai vu ! Là !!

Jack, pétrifié, regarda dans la direction indiquée par le doigt tremblant de Tarja. Une forme blanche louvoyait entre les arbres…. Quelques sons stridents tout d’abord… Puis un rire satanique s’éleva. Puis plus rien pendant quelques très longues secondes….La forme blanche restait là, face à eux.

Tarja tourna la tête, reprit sa respiration.
- Attends, Jack
- Attends ? Mais ?? Tarja ?? Mais bon sang qu’est-ce que tu fais ? Tarja ?

Tarja venait de plonger dans les buissons.

Un bruit de lutte, de branches qui craquent.
- Tiens, Jack, le voilà ton Troll !

Tarja émergea des buissons, poussant, tirant, une forme recouverte d’un drap. Une tête hilare apparut.

- Glen ? Glen c’est toi ?
Jack ne comprenait plus rien.
Glen laissa tomber le drap, et se redressa en s’époussetant. Tarja le chahuta gentiment.
- Allez, fais pas la tête ! On voulait juste te faire une surprise. C’est la saint Jean !! C’est un jour spécial !
- Tarja, tu étais au courant ? dis Jack en ébauchant une grimace entre sourire et reproche.
- Mais oui… Comme tu passes tes journées le nez dans tes bouquins de lutins, fantômes, et farfadets….c’était l’occasion de te chambrer un peu. Toutes ces histoires, c’est pour les petits n’enfants !
- Bon, on rentre et on va faire la fête pour de vrai, cette fois.

Les trois comparses commencèrent à rebrousser chemin, Glen en tête, suivi de Jack. Tarja fermait la marche.

Glen stoppa brusquement. D’un geste de la main gauche fit signe de se baisser rapidement, tandis que son index droit devant sa bouche leur intimait le silence.
Plus loin, ils virent une blanche rangée silencieuse, furtive, parsemée çà et là de quelques éclats d’or.
Des druides qui disparurent dans la nuit.

 

  

BALADE SINOPTIQUE

 

 Par Anne HURTELLE

 

 

  Balade Sinoptique…
Je m’appelle Jack. Profession : formateur en cynisme. Oui, ça existe. Je suis veuf et peu importe mon âge. La question que vous vous posez évidemment est : en quoi ça consiste « former au cynisme » ? Je vous explique. D’abord, il faut un cadre bien particulier pour mettre les apprentis cyniques en condition. Il est préférable que le jour ait cédé sa place à la nuit. En tous les cas, il faut une bonne dose d’obscurité car celle-ci génère des pensées spécifiques, de celles que l’Humain refoule d’ordinaire. C’est là que j’interviens : faire prendre conscience aux apprentis qu’en chacun d’eux sommeille un cynique qui ne demande qu’à s’exprimer. Je ne vous cache pas que j’assiste à de nombreux abandons ! Il faut avoir l’âme solide pour se confronter à un MOI réputé nocif et malsain. La première étape, c’est donc la balade nocturne, au cœur d’un bois. Certes, cela peut vous sembler quelque peu…convenu. Mais c’est ainsi, je ne suis pas là pour refaire le monde. Le décor planté, je me retrouve alors avec une dizaine de personnes, à la tombée de la nuit, blocs notes et stylos en mains dans un premier temps. C’est ensuite que vient la pratique…Ah oui, autre point de détail mais qui a son importance lui, quelle est la moyenne d’âge de mes débutants en cynisme ? Elle n’est pas. Comme les jeux de société vous savez, de 7 à 77 ans. Je dirais même, de 0 à l’orée de la mort. Dès lors que germe l’idée d’avoir un enfant, c’est déjà faire un pas vers le cynisme. Vouloir entrer dans la société par essence corruptrice, c’est s’abandonner à la subversion. Quant au moment du trépas, on se retrouve comme Diogène de Sinope, notre maître, prêt à être enterré comme un chien. Tenez, justement, voilà comment débute l’initiation à proprement parler. Mes apprentis doivent avant tout accepter de troquer leur peau d’humain contre celle d’un animal, un chien de préférence. Une sorte de jeu de rôle vers un retour à la Nature, l’unique, la seule capable de nous enseigner la Vertu. Cette première étape franchie, j’emmène mes disciples à pas de loup rencontrer le silence nocturne, affronter leurs peurs irrationnelles en entendant craquer les branches sous leurs pieds, les cris de bêtes non identifiées, le vent qui pleure dans les airs…L’obscurité nous entraîne vers l’inconnu mais je ne laisse jamais les futurs cyniques manquer de vigilance. Mais attention ! C’est d’une vigilance hargneuse qu’il s’agit, celle de l’animal en chasse qui doit apprendre à lutter contre les conventions sociales que l’être humain retrouve forcément une fois rentré chez lui. Petit à petit, au fil de la formation, nous ne nous contentons plus de l’apparence, nous Sommes, le temps de nos escapades nocturnes, des chiens qui aboyons, urinons contre les arbres…J’enseigne l’art de renoncer à toute vanité humaine, c’est ça la liberté du cynique. Après maintes balades dans les bois, la nuit devient pour mes élèves leur territoire, ils l’ont marqué. La Nature est de nouveau en eux. Lorsque la formation touche à sa fin, les meilleurs de mes apprentis savent exister vraiment dans notre société hypocritement puritaine. L’immoralité, impudence, manipulées avec jubilation font ainsi d’eux des provocateurs désinvoltes qui ont enfin le pouvoir de faire fi de la pseudo-bienséance. Alors le pari est gagné, la formation réussie et ils comprennent que pour toujours ils pourront rire de tout.
L’assemblée se lève dans un mouvement unanime et applaudit.
Glen : Mon cher Jack, vous êtes bel et bien des nôtres, aucun doute à ce sujet ! Tarja, ma belle prêtresse, qu’en penses-tu ?
Tarja : Tu as mon assentiment Glen…oui, Jack, vous entrez avec plaisir dans notre confrérie et pour sceller cet accord, je vous invite à porter très haut cette coupe emplie de soja, ressource essentielle de Dame Nature que nous glorifions nous aussi. A la santé du cynisme !

Jack s’exécute, l’air radieux puis…il éclate de rire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 20:50

A nouveau un petit jeu où nous retrouvons nos amis habituels, sur le thème du « salon de thé ». Bien sûr, quelques mots à placer : aigle, fée, voile, cristal, page.

 

Pour toi l’ami métalleux, tu te reconnaitras…

 

LE THE AU HAREM DE JACK & GLEN

Par David LASSALLE

 

Le forum des halles de Paris est un repère de fauves en tous genres. Les humains côtoient les animaux les plus sauvages ; même si ces derniers ne marchent pas forcément à quatre pattes… toutes les classes sociales s’y côtoient et se tolèrent.

Lorsque Jack arrive sur place, il n’a qu’une envie, tourner une page de sa vie.

Les derniers mois ont été des plus éprouvants. La maladie et le décès de son père l’ont malmené au plus haut point.

Au bord du gouffre, il marche sur le fil du rasoir.

Son soulagement, il le puise dans la guitare. Outil d’une vie, don qu’une fée lui a fait en se penchant sur son berceau, il excelle dans son domaine, et s’y donne à corps perdu.

La musique est sa passion, son exutoire.

Lorsque ses doigts de cristal frôle les cordes, les vibrations l’emplissent jusqu’au plus profond de son âme. Les notes dansent au bout de ses mains.

Dans ces moments de délices, le voile se lève sur sa tristesse, et la musique le porte à bout de bras, l’emportant dans une transe que lui seul maitrise.

Il a l’habitude de se retrouver avec son pote Glen dans un salon de thé au troisième niveau du forum des halles. Le mercredi est le jour des enfants, mais aussi celui des deux amis deux fois par mois.  

Ils passent des heures entières à discuter autour d’un thé et de quelques pâtisseries.

Après tout, le lieu est bien plus convivial qu’une webcam sur un ordinateur ou une conversation téléphonique.

Assis à une table, Glen l’attend déjà et est en train de lire un bouquin. Surement un des derniers polars sur le marché. Il est dingue de cette littérature et en dévore d’un bout de l’année à l’autre.

Jack se fige, un peu en retrait de la vitrine, afin d’ôter les écouteurs de ses oreilles. Métallica décime ses tympans à grand renforts de décibels outrageuses. Ce groupe qu’il suit depuis si longtemps le réconforte à sa manière. La brutalité des mélodies lui donne l’envie de se battre, l’aide à aller à contre-courant de ses propres désirs.

Il ouvre la porte de la boutique, salue Tarja, la maitresse des lieux, d’un mouvement de tête. Elle le regarde passer d’un air interrogateur, un plateau vide posé sur son avant-bras. Jack est un personnage enjoué habituellement, et son salut distant la trouble.

Il file directement s’asseoir à la même table que d’habitude, face à Glen.

Rien ne change ici-bas ; du moins pas ce que l’on souhaite…

Glen pose son livre sur la table. « Le testament de Sherlock Holmes » de Bob Garcia.

Décidément, le sort s’acharne à lui rappeler les malheurs qui l’accablent ces derniers temps.

Glen s’excuse de sa maladresse, en tentant de soustraire l’ouvrage aux yeux de Jack, mais trop tard.

Il n’a pas revu son ami depuis qu’il lui a annoncé la mort de son père. Il parait vieilli de dix ans, le visage ravagé, le teint cireux. Les profondes cernes sous ses yeux en disent long sur sa qualité de vie depuis quelques temps.

La pudeur de Jack l’empêche bien souvent de se confier et d’ouvrir son cœur. Mais les vannes de ce dernier sont tellement lourdes face à ce tsunami d’émotions qu’il se met à déverser un flot de paroles que Glen n’ose interrompre.

Jack parle de son père, de l’amour qui continue de les unir au-delà de cette séparation inévitable.

Il dévale les années et retourne jusqu’à son enfance, se remémore son père en train de lui lire des histoires, au pied de son lit, soir après soir.

Le père, cette figure emblématique de la famille.

Les ballades en vélos le week-end, en forêt, avec en prime un pique-nique improvisé.

Il se souvient de cet endroit où ils avaient pu toucher du regard un aigle royal ; quel animal majestueux.

De beaux moments de complicité entre un père et son fils.

Les odeurs et parfums de son enfance viennent le caresser, le submerger, l’espace d’un instant. Comme cette sensation est étrange et troublante.

Un torrent d’eau salée commence à se déverser sur son visage, sans que Jack en ait conscience…

Glen le regarde, profondément ému de voir la détresse de son ami.

Tarja n’ose pas venir prendre la commande des deux hommes tellement la situation semble échapper à tout contrôle. Alors elle les laisse discuter.

Plusieurs heures s’écoulent dans cette ambiance feutrée, apaisante. Les deux complices ont fini par se laisser tenter par quelques thés aux saveurs subtiles, malgré la douleur partagée.

Lors de leur séparation, Jack a le cœur légèrement moins gonflé par la peine.

Parler avec son meilleur ami de son père et de leur vie lui a apporté un peu de réconfort. Mieux-être passager, mais indispensable.

Premiers pas vers l’équilibre retrouvé.

Jack remet ses écouteurs sur les oreilles et écoute à nouveau ces riffs endiablés, cette musique salvatrice.

Coupé du monde par ce rideau musical, son esprit se concentre sur les notes et les lignes mélodiques.

Une fois rentré chez lui, Jack fonce dans son garage, prend sa guitare et laisse ses doigts effleurer les cordes jusqu’à ce que des crampes lui saisissent les mains et les avant-bras.

Trempé de sueur, exténué, ses yeux font le tour de la pièce avant de s’arrêter sur cette photo posée dans un coin ; deux générations posent dessus, mais la joie de vivre qui se lit sur son visage et celui de son père lui donne la force de continuer à se battre…

 

 

Paroles, paroles, paroles…

Par Anne HURTELLE


Saynète :

Tarja

Glen

Jack

La patronne


Une fin d’après-midi dans un petit salon de thé provincial. Tarja et Glen, seuls dans le salon, dégustent un thé de Madagascar. En fond musical, quelques somptueuses notes de musique classique mêlant Mahler, Chopin…


Glen : Ah Barbara…

Tarja
 : Tarja, moi c’est Tarja, pas Barbara ! C’est quoi cette obsession ?

Glen
 : L’aigle noir, j’ai été bercé par lui, excuse-moi…

Tarja
 : Quand même, de là à te faire oublier mon prénom !

Glen
 : Il me faut un peu de temps Tarja, c’est un vrai traumatisme pour moi.

Tarja
 : À ce point ??

Glen
 : Si tu savais…

Tarja
 : Dis-moi…ça fait tout de même trois jours qu’on se fréquente, tu peux bien ma parler de ce que tu considères être un traumatisme. C’est pas rien un traumatisme…

Glen
 : Je ne le considère pas comme tel, c’en est un Barbara !

Tarja
 : Tu recommences !


Tarja semble de plus en plus excédée, elle s’agite nerveusement sur son siège.


Glen : Pardon, pardon ! Tu es Tarja oui…ma petite fée à moi.

Tarja
(rassurée) : Je préfère ça. Alors, si tu levais ce voile mystérieux posé sur l’aigle noir ?

Glen
(gêné et pensif) : Tu sais…

Tarja
 : Je t’écoute Glen, parle, tu le peux et ça te fera du bien.

Glen
(prenant une grande inspiration) : Un beau jour…ou peut-être…

Tarja
 : Ah non ! Je suis Tarja, tu es Glen, ni toi, ni moi ne sommes Barbara, merde alors !!

La patronne
(d’un pas hésitant, se dirige vers leur table) : Un problème messieurs-dames ?


Glen rougit, baisse la tête, tandis que Tarja s’emporte violemment.


Tarja : Un problème ? Un sérieux même ! Mettez ce monsieur à la porte ou je m’en charge !

La patronne
(éberluée): Mais madame, je ne peux pas…

Tarja
 : Très bien. Glen, tu dégages avant que je t’en colle une sucrée au sirop d’érable !


Hébété, Glen obtempère, échange un regard perplexe avec la patronne puis sort, abasourdi. Tarja soupire de soulagement.


Tarja (à la patronne) : Quoi ? Pas la peine de me regarder comme ça ! Je sais ce que je fais ! Je vais me calmer, finir ce délicieux thé et partir gentiment, ne vous inquiétez-pas…


La patronne retourne derrière sa caisse en adressant un sourire forcé à Tarja. La porte du salon de thé s’ouvre, faisant tinter de petites clochettes. La patronne accueille alors poliment un homme que la beauté n’a pas oublié. Comme éblouie, Tarja s’empresse de convier le bel homme à se joindre à elle.


Jack : Euh…si vous voulez, pourquoi pas ?...

Tarja
 : Je sais, c’est assez inhabituel comme procédé mais je n’ai pas pour habitude de prendre des chemins détournés. Vous m’avez immédiatement…charmée, je n’y peux rien ! Moi, Tarja.

Jack
(rit à pleins poumons) : Moi, Jack. Fan de Tarzan peut-être ?

Tarja
 : Ah non, ne me parlez-pas de fanatisme, j’ai eu ma dose !

Jack
(dans un sourire confus) : Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous froisser Tarja…

Tarja
(les yeux pétillants) : Ouf, vous au moins, vous ne m’appelez pas Barbara !

Jack
(incrédule) : Quelle idée ! Pourquoi le ferais-je ??

Tarja
(dans un long soupir) : Ah…c’est une longue histoire, sans intérêt qui plus est ! J’aime autant tourner la page…


Silence tendu


Jack : Je vous regarde et je vois une femme fragile…

Tarja
 : Comme tant d’autres…

Jack
 : Non non, vous, c’est différent…je le sens…


Tarja ne sait plus où poser les yeux, soudainement émue et perdue, comme prise en flagrant délit.


Jack (fixant la jeune femme avec insistance) : Oui, c’est bien ça…tel un cristal précieux que l’on craint de briser…

Tarja
(séduite, ébahie) : Comme c’est joliment dit Jack !


Un silence empreint de sensualité à fleur de peau prend place, mettant Jack et Tarja face à leurs émotions bouillonnantes.


Tarja : Si on quittait cet endroit Jack ?


En guise de réponse, l’homme règle la note et invite Tarja à sortir.


Tarja : T’es garé loin ?


Jack, dans un mouvement de tête faussement modeste, désigne une Harley stationnée non loin de la vitrine du salon.


Tarja (émerveillée) : Tu…elle est à toi ?? Quelle classe ! Je sens que tu me réserves encore de belles surprises !

Jack
(ouvrant la porte de la boutique en gentleman, fait signe à Tarja de le précéder) : Oh Marie, si tu savais…


NOIR

On entend un claquement brutal. La porte ?

 

 


Le lait-thé coule dans tes baisers…

 

Par Christine LAVERNE


 

Glen inspira et expira violemment. Bon, j’y vais. Allez, courage ! Puis s’extirpa de la voiture. Un instant d’hésitation en fermant la portière avec l’envie brutale de retourner dans les entrailles métalliques.
Non ! Pas question.
Du petit parking il lança un regard aux alentours. Dans le jardin public voisin les enfants jouaient et riaient, les joggeurs trottinaient ou étiraient leurs muscles, une belle assise sur un banc tournait les pages d’un livre. Tous totalement indifférents à ce que pouvait vivre et ressentir cet homme, anonyme entre les anonymes.
Il se redressa, gonfla ses poumons. C’est l’heure. Et se dirigea vers l’entrée du salon de thé.
Coup d’œil furtif, reflet dans la vitrine. Je ne suis pas trop mal. Il passa la main dans ses cheveux, poussa la porte.
Elle était là. Déjà ? Déjà. Lui qui pensait pouvoir prendre quelques repères, une contenance, simplement son courage, en l’attendant…. Pas le moment de flancher, depuis le temps, souris, Glen, souris.
Cela faisait si longtemps qu’ils se connaissaient. Amis de longue date, c’est comme ça qu’on dit ? Amis, amants parfois. Avec ce lâcher-prise que favorise la proximité physique, la complicité. Il avait été témoin de ses joies. De ses peines surtout. Glen tu es toujours là pour moi. Oui, Tarja. Tu le sais bien. Aucun chagrin d’amour de cette fée aux yeux de chat ne lui était inconnu. A chaque fois il avait patiemment séché les larmes, consolé, cajolé, jusqu’à réussir à la faire sourire à nouveau.
Prête à repartir dans d’autres bras. Toujours en quête, toujours en mouvement.
Glen restait là, enserrant le vide, le cœur en miette. Attendant qu’elle lui revienne. Tu es le seul à me connaître, à me comprendre, hein Glen ? Oui ma belle.
Oh Glen je voudrais qu’un aigle m’emporte, disparaître à jamais. Mais Glen pourquoi ? pourquoi il ne m’aime plus, pourquoi ça ne marche pas avec lui ?
Lui… Le prénom changeait souvent, mais c’était toujours Lui. Un autre. Toujours un autre. Jamais lui, Glen.
Mais elle lui avait envoyé un mail. Puis lui avait téléphoné. Glen, viens vite. J’ai besoin de te voir. Si tu savais. Enfin ! Oui enfin. Tu dois t’en douter ! Mais je vais te le dire. Viens.
Avec sa voix. Celle murmurée aux oreilles. La voix un peu rauque. Sa voix avec le voile qu’il était seul à voir et à entendre frémir lorsqu’elle se faisait proche. Toute proche.
Viens !
Il y avait des sourires, il y avait du bonheur dans cette voix. Pas comme toutes les autres fois lorsqu’elle s’effondrait, au bord des larmes, et se cassait net sur un sanglot.
Il se dirigea vers elle. Comme elle est belle. Elle a son visage des jours lumineux, sa peau des matins d’été.
Il déplaça la chaise, s’assit en face d’elle. Elle posa sa main sur la sienne. Glen quelles jolies fleurs ! Il ne fallait pas !
Il sentit la peau douce, vit les ongles parfaits, les fines bagues toujours trop nombreuses. Le petit cristal de roche au creux du cou. Les ombres jouant dans l’échancrure du chemisier de soie. De la soie. Mon Dieu Glen. Mais quelle idée. J’ai l’air de quoi avec mes fleurs des champs. Alors qu’elle mérite des orchidées. Des fleurs rares. Mais regarde-la. Regarde-toi. Sombre bourrin. Crétin. Elle est tellement… elle est si… et toi….
Elle sentait le musc blanc avec un rien de framboise. Et elle avait son visage de oh Glen je suis bien avec toi. Glen serre-moi fort. Le visage des discussions jusque tard dans la nuit, jusqu’à l’aube qui les surprenait enlacés.
Tu ne sers pas le thé ? Voyons Glen, tu sais bien que le thé blanc doit infuser plus longtemps. Pétillement du regard, moue amusée. Cette moue qu’il connaît si bien. Lèvre supérieure gonflée, petit pli au coin de la bouche. Minuscule fossette qu’il a envie d’embrasser. Pas encore. Pas tout de suite. Oh Tarja je vais enfin te le dire. Mais toi d’abord. Je suis là. J’espère. Ton sourire il est pour moi n’est-ce pas. Rien que pour moi. Tu me frôles du regard avec tes battements de cils.
Elle inclina sa tête, la posant au creux de sa main, main en conque caressant la joue. L’autre main libellule mutine. Bourdonnement de doigts autour de la tasse, de la soucoupe, puis qui se posent sur les fleurs.
Glen que j’aime, mon ami-amant de toujours… le regard se perd sur le côté, devient rêveur
Glen sentit alors ses mains se crisper sous la table. Non, pas montrer. Je mets mes mains à plat. Contrôle, oui contrôle. Le moment que tu attendais va te cueillir au vol. Il va fondre sur toi. Je suis prêt. Tu peux venir, l’aigle, et nous emporter. Nous emporter tous les deux.
Je voulais te voir. Glen… Je voulais te dire…. Mais tu le sais déjà n’est-ce pas.
Il ouvrit la bouche, mais aucun mot. Ils restent tous en attente, suspendus aux lèvres qui vont lui dire. Et il pourra ensuite répondre. Oui Tarja. Je t’aime. Depuis toujours. C’est oui. Oui à tout.
Glen, tout va changer maintenant. Je suis heureuse, heureuse. Grâce à toi qui a toujours été là.
Il ne put que la regarder. Poser ses mains ouvertes sur la table pour qu’elle y pose les siennes. Oui. Oui. Oui. Tu es heureuse, je le vois. Je le suis aussi puisque tu l’es et que nous le serons tous les deux.
Glen, je voulais te présenter quelqu’un. Jack. Nous nous aimons. Nous allons nous marier. C’est une histoire folle. Nous sommes fous.
Jack était assis à la table d’à côté. Il se leva pour se présenter. Ombre projetée sur la table.
L’aigle était bien là. Serres en avant. Dilacérant le cœur de Glen avant de l’emporter.

 

 

 

Conversation… mondaine !

 

Par Jean BEDROSSIAN


 

La fin de journée ensoleillée était parfumée des senteurs printanières. Un homme marchait la tête basse et les épaules voutées, comme s’il portait un fardeau trop lourd pour lui. Son regard brillait d’une lueur étrange, il semblait fixer un point au loin, visible de lui seul. Il s’arrêta soudain devant une vitrine faiblement éclairée. Il se redressa lentement et il fut surpris lorsqu’une main se posa sur son épaule.
- Alors, Glen ! Que fais tu donc ici ?
Surpris, Glen se tourna vers celui qui l’interrogeait et son regard s’illumina un bref instant.
- Hello, Jack. Rien, je ne fais rien !
- Si tu as quelques instants, entrons dans ce salon de thé. C’est celui de Tarja.
- Pas trop envie, Jack. Ce n’est pas la grande forme.
- Justement, viens !
- Quelle heure est-il ? demanda alors Glen.
- Il est dix-sept heures.
- Ah ! C’est donc l’heure du thé ! Allons-y Jack.
Les deux hommes entrèrent dans le salon de thé et s’installèrent dans un coin isolé, à l’abri des regards. Tarja les aperçut et se dirigea vers eux.
- Alors, les play-boys en vadrouille, qu’est ce que je vous sers ?
- Je peux avoir un whisky, demanda Glen d’une voix un peu trop forte.
- Désolée, tu sais très bien qu’on ne sert pas d’alcool ici.
Glen passa sa main devant son visage, comme pour chasser un voile noir qui assombrissait sa vue. Il caressa plusieurs fois son menton du dos de sa main. Tarja interrogea Jack du regard, surprise par le comportement inhabituel de Glen. Celui-ci regardait encore dans le vide, l’air complètement absent. Jack fronça les sourcils et commanda deux thés à la menthe, en demandant s’il était possible de les servir dans des verres en cristal. Tarja opina et repartit vers le comptoir, déboussolée par l’attitude de Glen. Elle l’avait déjà vu en petite forme mais jamais comme aujourd’hui, et elle en était un peu inquiète. Connaissant la grande complicité et la confiance forte entre Jack et Glen, elle se doutait que Jack parviendrait à faire retrouver le sourire à leur ami commun. Elle prépara leur commande rapidement et elle ajouta un assortiment de chocolats. Elle s’approcha de la table des deux hommes et elle fit un signe de tête à Jack, qui lui répondit par une moue d’incompréhension.
- Que se passe-t-il, demanda Jack.
- J’ai fait un rêve étrange la nuit dernière. Un cauchemar peut-être, je n’en sais rien !
- Tu veux m’en parler ?
- Ouais !
- Prends ton temps, je t’écoute.

J’étais à la montagne, seul, et je gravissais une pente enneigée. J’ai senti une présence tout près de moi, et je me suis arrêté. Il y avait une femme qui ressemblait à une fée. J’étais surpris car malgré le froid glacial, elle ne portait qu’une simple robe. Elle m’a souri et je me suis approché d’elle mais elle a alors disparu. Je me suis tourné de tous côtés et je ne l’ai plus revu. J’ai donc continué à monter encore plus haut et je me suis retrouvé au sommet de cette petite montagne, sans savoir comment j’y étais parvenu. Je me suis alors étendu sur la neige qui m’a paru froide et douce à la fois. Je voyais les nuages chargés et il a commencé à neiger très fortement, mon corps commençait à être entièrement recouvert. Je me sentais bien et j’avais sommeil.


- C’est étrange, Glen ! S’endormir ainsi, on risque de ne jamais plus se réveiller.

- Tu as raison, Jack. J’étais envahi d’une douce torpeur. Je sentais qu’une page se tournait, la page de ma vie sans doute. Mais laisse-moi poursuivre.
- Ok !

Soudain, j’ai aperçu un aigle qui volait haut dans le ciel. Il semblait tourner lentement autour de moi et il se rapprochait de plus en plus. J’ai souri en me disant que j’étais dans un désert sans lumière et qu’il s’agissait d’un vautour, pour lequel j’étais devenu une proie inoffensive. Mon corps s’engourdissait de plus en plus et j’avais du mal à garder les yeux ouverts. Et puis, j’ai entendu une voix profonde, chaude et douce à la fois.
- Qu’as-tu fait de ta vie, me demandait cette voix.
- Rien ! J’avais des rêves et j’ai tout fait pour les détruire.
- Réfléchis bien, insista alors la voix.
- Réfléchir ? Mais à quoi donc ?
- Je ne peux pas réfléchir à ta place !
- Tu as raison, Aigle noir ! En croyant bien faire, je détruis toujours ceux que j’aime. Je veux semer les rires et la joie, et je ne suis capable que de récolter les larmes et la désolation !
- C’est vraiment ce que tu penses ?
- OUI ! La première fois, j’ai pensé que c’était dû au hasard. La seconde fois, c’était une coïncidence. Mais à partir de la troisième fois, c’était une habitude, non ?
- C’est à toi de trouver la réponse !


- Je me suis alors réveillé brutalement, le corps trempé de sueur, dit alors Glen.


Jack observa longuement son ami en silence, plongé dans ses pensées, ne sachant pas quoi dire.


- Ne dis rien, Jack. Les questions n’ont pas toujours de réponses !

 

 

 

Malaise

Par Myrine LEROY

 

 

Tarja quitte son manteau de laine noir et le pose à côté d’elle, prenant garde de ne pas le froisser. Ses mains sont glacées. L’hiver s’étire cette année encore. La banquette en skaï rouge est accueillante et judicieusement placée. D’ici, elle peut observer les allées et venues de tous.
Avant de s’y installer, elle a, comme d’habitude, longuement erré entre les rayons de la librairie où s’est récemment ouvert ce salon de thé. La douzaine de tables convient parfaitement aux habitués en quête d’un peu de tranquillité.
Tarja a pris son temps pour feuilleter quelques livres au hasard, en caresser les couvertures et respirer le parfum si caractéristique de leurs pages.
Aujourd’hui pourtant ce n’est pas le plaisir des livres qui l’a guidée, mais un questionnement. Depuis quelques jours en effet, une insistante fatigue se fait chaque jour plus pesante. Quelques étourdissements rythment aussi son quotidien. Elle a bien compris de quoi il s’agissait. Mais c’est une manie chez elle, avant de consulter, Tarja préfère toujours s’informer, glaner dans quelque ouvrage des précisions sur ce qui la préoccupe.

Etourdie par la chaleur dans les étages, elle demande à la jeune serveuse un verre d’eau avec son café puis se cale au fond de la banquette. Le calme, pourtant respecté d’ordinaire, est soudain interrompu par l’arrivée sonore de deux hommes qui prennent place, juste en face d’elle, autour d’une haute table entourée de tabourets étirés.

- Jack, je te répète que l’oiseau que j’ai vu en arrivant à la gare, ce matin, est un aigle!
- Si tu le dis… après tout ce ne serait pas étonnant de voir un tel volatile ici, au milieu des montagnes.
Tarja n’en croit pas ses oreilles. Les vacances d’hiver ont encore déversé ici leur lot de parisiens conquérants et savants. Un aigle planant au dessus de la ville… On a échappé au dahut volant et au condor !! En sortant, il faudra que je prenne garde à ne pas me faire renverser par un bouquetin fou, se dit-elle.
Elle observe discrètement les échappés de la capitale. Inutile de savoir lire dans le marc de café ou consulter une boule de cristal pour deviner que le tandem est venu pour dévaler les pistes enneigées d’une station de ski alentour. Ils sont tous les deux déguisés en parfaits surfeurs, prêts à poser leur séant sur un télésiège ballant. Ne leur a-t-on pas dit que dans cette capitale des Alpes seulement, on ne circule pas sur des traîneaux tirés par des chiens et que les moon-boots ne font pas partie du costume local! C’est à se demander ce qu’avait bu la fée qui s’est penchée sur leur berceau! Un bol de Chartreuse Verte…peut-être.
Le carré de chocolat qui accompagne le café a en partie fondu au contact de la tasse chaude. Tarja peste intérieurement et soupire.

Alors qu’elle s’apprête à sortir un mouchoir de sa poche pour s’essuyer les doigts, un vertige grandissant l’a fait osciller. La tête lui tourne, la nausée l’étreint. Elle laisse alors échapper sa tasse qui rebondit sans se briser sur le sol et finit sa course entre les tables. Les deux hommes sursautent puis se tournent aussitôt en direction de Tarja.

- Eh, Glen, je crois que la p’tite dame nous fait un malaise !!
- Je ne suis ni secouriste ni médecin moi !! rétorque aussitôt Glen. Le bouche-à-bouche je ne le fais que sur les corps animés !
- Personne ne peut l’ignorer! … Viens donc plutôt m’aider à la soutenir.
- Ça, je sais faire… mais qu’est-ce qu’elle nous fait là ? Il y a dix secondes à peine, elle était toute rouge et la voilà pâle comme…, comme une merde de laitier... c’est bien comme ça qu’on dit ?
- Pas le moment de faire de la sémantique! Occupe-toi d’elle un instant, je préviens les secours; je n’aime pas ça.
- M’occuper, d’elle, m’occuper d’elle… Jack, je suis sensé faire quoi au juste?
- Raconte-lui une de tes histoires…ça la gardera éveillée ! Tiens, celle de l’aigle posé sur les pantographes du TGV, par exemple.

Tarja sent un voile épais passer sur ses yeux, des mains lui serrer les bras, et puis des voix, au loin. Elle peine à respirer. La serveuse apporte précipitamment un verre d’eau et une serviette humide qu’elle tend à Glen pour qu’il la passe sur le visage de la jeune femme évanouie. Jack a rangé son téléphone portable dans sa poche et aide son ami à étendre Tarja sur la banquette.

- Les pompiers m’ont expliqué ce qu’il faut faire, se targue-t-il.
- Bon, bon, laissons faire le doc… à toi les maux, à moi les mots donc, lance-t-il, vexé.

Quelques instants plus tard, le salon de thé de la librairie ressemblerait presque à un hôpital de campagne.

- Mais qu’est-ce que tu leur as dit pour qu’ils sortent toute l’artillerie lourde, Jack ?
- Simplement que tu étais là… ils savent que tu as l’habitude de briser les cœurs !! Tu es connu comme le loup blanc.
Pendant d’interminables minutes, les pompiers s’activent autour de Tarja qui reste inanimée.
Quelques clients s’avancent inévitablement, tirant le cou pour apercevoir la scène. L’un d’eux, qui se dit médecin, se faufile entre les chaises en désordre et se penche sur Tarja. Posément, il ausculte la jeune femme qui revient progressivement à elle. Pendant qu’il lui prend le pouls, elle lui confie son état à l’oreille.
Après s’être entretenu avec les pompiers présents, il s’approche des compères puis s’adresse sans hésiter à Glen.
- Vous êtes le futur papa, je suppose. Rassurez-vous, il n’y a rien de grave. Elle doit, malgré tout, être conduite à l’hôpital pour des examens complémentaires. Vous pouvez l’accompagner si vous le souhaitez.
Glen, interloqué, n’a pas eu le temps de répondre. A côté de lui, Jack arbore maintenant un large sourire et tape allégrement dans le dos de son ami.
- Monsieur fait son cachottier!! Depuis le temps que je te répète, mon vieux Glen, que les vallées te conviennent mieux que les montagnes!
- Sauf que dans les vallées, cher ami, je sais qu’il y fait froid et que je sors toujours bien couvert!! Bon, assez rigolé, là ! Puisque maman est entre de bonnes mains… je file me préparer. J’ai des pentes à dévaler, moi !!
- Tu as raison, papa…. Allons nous faire tirer les fesses par les remontées mécaniques de la région !!! lance Jack hilare.

 

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6 mai 2010 4 06 /05 /mai /2010 20:42

Petit challenge amical, comme d'habitude, avec nos trois héros récurrents Jack, Glen et Tarja ; le théâtre comme décor ; et quatre mots à placer :
- glaçon
- camomille
- dentelle
- flingue.

 

Cette fois, nous sommes 4 (le nombre augmente !)



LA DOUCE CHALEUR DU FOUR...



Par Christine LAVERNE



La douce chaleur du four….

- Tarja ? Tarja ? Tu peux me dire ce qu’on est venus faire ici, hein ?


Glen, regardant autour de lui avec des yeux écarquillés, n’avait pas l’air de se sentir très à l’aise. Il se refusait à poser sa flûte de champagne vide, cela occupait sa main droite tandis que la gauche tapotait nerveusement le coude de sa compagne.

- Glen, mon grand, relax ! Nous sommes au théâtre, entre personnes de bonne compagnie, pour passer un agréable moment. Tout va bien…
- Oui mais là, j’ai l’air d’un pingouin ! dit-il en fixant d’un air songeur le bout de ses Derby Rautureau. Pingouin de luxe mais pingouin quand même.
- Mais non, tu es très beau. Ou plutôt : nous sommes très beaux, n’est-ce pas Jack ?
- Hein ? Quoi ? Oui ?? Oui !! Nous sommes les plus beaux endimanchés de la salle c’est sûr ! Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour soutenir un pote.

Les trois comparses n’avaient pu refuser l’invitation de Jean-Charles Delaplanche, leur ami de longue date. Un de ses textes était enfin joué sur scène, reconnaissance et célébrité étaient peut-être au bout des trois actes, dans une poignée d’heures. La salle de réception bruissait de joyeux murmures, d’éclats de rire, de retrouvailles autour d’un verre avant le début de la représentation. Tarja repéra quelques journalistes locaux faisant bande à part, entre professionnels de la profession bien décidés à rester incorruptibles.

- Attendez-moi quelques minutes, je vais aller saluer mes collègues. Glen, c’est ta quatrième flûte de champagne, tu devrais peut-être passer à la camomille non ? dit-elle avec un petit sourire amusé.

Tandis qu’elle s’éloignait, Jack la regarda fendre la foule d’un pas décidé.

- Jolie pingouine tout de même… Chouette fourreau noir, hein ? Faudrait lui dire de laisser tomber les jeans.
- Ouais, t’as raison, Jack. Cette robe fendue jusque là, moi j’appelle ça de l’attentat à la pudeur avec préméditation ! Non mais t’as vu ?
- Un peu que j’ai vu ! Ahhh… Ces bas…. Cette bande de dentelle…. La classe quoi ! Comme nous ! Y’a pas, on est bien assortis. Bon, il est où le barman ?
- Là, à gauche. Tu crois qu’il a des tisanes ?
- J’sais pas. Moi j’y vais, me laisse pas tout seul.

L’homme tenait avec délicatesse une bouteille de Perrier-Jouët Belle Epoque dont le bouchon sauta avec un discret « plop » de flingue asthmatique.

- Messieurs Glen and Jack I presume ? dit-il pince-sans-rire avec un sourcil levé, seul signe de réprobation face aux tenues, l’une de motard haute-couture et l’autre de mafioso cinq étoiles, qui tranchaient violemment sur les smokings et autres étoles de cachemire parsemant la salle. Une coupe ? C’est offert par Monsieur Jean-Charles.
- Non, non, assez de champagne, plus de champagne, c’est d’un vulgaire le champagne ! s’exclama Glen. Z’auriez pas de la camomille ? On ze rocks ?
- Je vois ! Monsieur aime la décadence, monsieur est subversif !

Le barman appuya d’un doigt délicat sur le petit levier du Bartscher en acier inoxydable, fit tomber quelques glaçons pour les transformer en glace pilée qu’il versa aussitôt d’un geste précis dans une tasse où flottait un petit sachet.

- L’infusion de Monsieur ! Et pour vous ? dit-il en fixant Jack tout en abaissant son sourcil droit pour lever le gauche, verveine ? Menthe ? Menthe-verveine peut-être si Monsieur a le goût du risque ?
- Pour un barman je vous trouve assez culotté….
- Oh, barman, c’est purement alimentaire comme métier. J’écris, moi, Monsieur !
- C’est vrai… tout le monde écrit, de nos jours. Glen se mit à rire. Moi aussi, Jack aussi, Jean-Charles pareil ! Tout le monde écrit, mais c’est pas pour ça qu’on s’en vante, hein ! heu, à part Jean-Charles bien sûr. Lui c’est pas pareil, il écrit pour de vrai.
- Qui écrit pour de vrai ? les interrompit Tarja enfin de retour. Hein ? De quoi parlez-vous mes deux brigands ?
- Oh, rien, on cause entre gentlemen !
- Je crois que c’est l’heure, on y va ? Les trois coups vont bientôt être frappés.
- Ah non ! Pas mon cou ! Le tien si tu veux mais pas le mien !
- Taratata mon petit Glen ! Tu as très bien compris.

Tarja lui donna une pichenette sur le nez, puis s’accrocha au bras de ses deux amis.

C’est ainsi soudé que le phalanstère pénétra dans la salle pour prendre place.
Le brouhaha alla decrescendo tandis que l’obscurité se faisait, puis vint le silence entrecoupé de quelques toussotements.
- Tu sais de quoi ça parle, sa pièce de théâtre ? chuchota Jack à l’oreille de Tarja.
- Non, aucune idée ! Il n’a rien voulu me dire ! Tu sais comment il est… superstitieux
- comme pas deux !
- Chuuuuut ! Chuuut !!!!

Quelques regards courroucés des voisins leur firent comprendre qu’il était temps de se taire.

Boum ! Boum ! Boum !
Lever de rideau.
Début de la pièce dans un silence religieux.
Chaleur douce, dialogues mezzo vocce. Bien-être. Les fauteuils de velours rouge deviennent moelleusement complices.
……….
……….

- Tarja ? Youhou Tarja ?


Un coup de coude discret fit sursauter la jeune femme.

- Hein ? quoi ?
- Tarja ? Glen se pencha à l’oreille de son amie, Tarja, fais un effort pour Jean-Charles !
- Ben quoi ?
- Tarja, réveille-toi ! Tu ronfles !

 

 

ACTE 1... SCENE XXX



Par Jean BEDROSSIAN

 

 

La voiture avançait lentement, son conducteur essayant de se faufiler entre les files de voitures piégées dans cet embouteillage de fin de journée. Le conducteur et son passager restait silencieux, l’un concentré sur la conduite tandis que l’autre était plongé dans ses pensées.
- Dis-moi, Jack.
- Oui, Glen ?
- Où m’emmènes-tu ce soir ?
- Ah ! Je ne te l’ai pas déjà dit ?
- Ben non ! je ne te poserais pas la question si je savais !
- Exact ! tout à fait d’accord avec toi.
- Et ?
- Et quoi ?
- Tu te fous de ma gueule, Jack ?
- Ben non ! pourquoi tu dis ça ?
- Ok ! Ok ! Ok ! je reprends depuis le début. Où m’emmènes-tu ?
- Au théâtre, mon Glen !
- Tu ne pouvais pas me le dire avant ? Je n’ai pas pensé à prendre mon flingue.
- Ton flingue ? mais pourquoi faire ?
- On va bien sur le théâtre des Operations Spéciales, non ?
- Tu me déçois, Glen ! tu regardes trop ces séries à la con ! Tu te prends encore pour un agent des forces Spéciales en mission ?
- Jack, je suis un agent des forces spéciales ! Ne l’oublie jamais où je saurais te le rappeler.
- Tu sais quoi, Glen ?
- Dis-moi, que je rigole un peu !
- Tu devrais prendre de la camomille plus souvent. Ca te ferait dormir et ça te rendrait AUSSI un peu moins nerveux.
- Je ne suis pas nerveux, BORDEL DE MERDE !
- Glen, tu émets ENCORE des ondes négatives. Comment vas-tu te présenter dans cet état de nervosité face à Tarja ?
- Quoi ? on va voir Tarja ?
- Et oui, mon grand ! Ce soir, elle joue sa première pièce au théâtre. Mise en scène et rôle principal pour notre belle Tarja !
- Pinaise de pinaise ! Ca pour un scoop, c’est un scoop.

Les deux hommes redevinrent silencieux et ils ne dirent mot avant de s’être garé à proximité du théâtre. Ils sortirent de la voiture en même temps et ils marchèrent cote à cote, faisant claquer les talons de leurs bottes mexicaines sur le trottoir. Jack tendit leurs cartons d’invitations à l’homme en smoking et nœud papillon qui les gratifia d’un grand sourire en les laissant passer.


- Tu as vu ce type, Glen ?

- Et oui ! il faut bien que certains hommes se prennent pour des pingouins.
- Ah ! ah ! ah ! Tu me feras toujours rire.

Ils s’installèrent aux places qui leur avaient été réservées et ils observèrent le silence, attendant la surprise de Tarja sur la scène. Les trois coups furent frappés et le spectacle commença. Les deux hommes n’étaient pas habitués à ce genre de spectacle et ils découvraient un monde qui leur était encore inconnu.


- Regarde, Jack.

- Oui, j’ai vu !
- Tu vois ce que je vois ?
- Ben oui !
- Pinaise de pinaise, elle est divine notre Tarja adorée dans sa belle robe à dentelles !
- Mouais ! mais pour toi, la dentelle c’est mieux quand c’est de la lingerie non ?
- J’admets !
- Ben voila ! Tu es un obsedé sexuel ! Je le savais déjà mais tu n’en rates pas une, hein !
- Jack, tu sais bien que j’aime les femmes ! j’y peux rien si elles me sautent toutes dessus. Tu mets cent mecs dans la même pièce et elles me sautent TOUTES dessus !
- Tu sais quoi, Glen ?
- Quoi ?
- Ce n’est pas de camomille dont tu as besoin, mais de glaçon !
- Oui, tu as raison ! Mais les glaçons, je les veux dans mon whisky !
- Pas cette fois ! Pas cette fois ! tu devrais plutôt les mettre sur ton crane. Et aussi sur une autre partie de ton anatomie !
- Ah oui ! et tu penses à quoi ?

Cette conversation de la plus haute importance entre les deux hommes ne troublaient pas les autres spectateurs, car Jack et Glen parlaient à voix basse, chuchotant presque.


- Tu ne vois vraiment pas ? reprit Jack.

- J’ai bien une petite idée mais j’aimerais te l’entendre dire ?
- Mouah ah ah ah ! écoute-moi bien Glen ! Je dis souvent que tu fais semblant de jouer au con. Mais finalement, je ne crois pas que tu joues ! Tu es vraiment con ! Mouah ah ah ah !
- Jack, si j’avais un flingue là, je ferais un carnage. Juste pour me défouler de toutes les conneries que tu débites !
- Tsss tsss tsss … tu émets ENCORE des ondes négatives !

Les deux hommes cessèrent enfin leur querelle et les autres spectateurs poussèrent des soupirs de soulagement. En effet, ils n’avaient pas osé intimer le silence à Jack et Glen, dont les gabarits impressionnants révélaient des muscles puissants. D’autant plus que leurs regards noirs calmaient vite quiconque aurait osé les rappeler à l’ordre.


Le spectacle terminé, ils applaudirent à tout rompre, alors même qu’ils ne s’y étaient pas vraiment intéressés. Ils se levèrent et se dirigèrent vers les loges pour féliciter Tarja. Elle les accueillit avec un grand sourire et déposa un baiser sonore sur leurs joues.


- Alors, les garçons ! Ca vous a plu ?

- Oui, beaucoup ! Répondit Jack.
- Et toi, Glen ?
- Pareil !
- Pareil que quoi ? demanda Tarja.
- Ben, pareil que Jack ! Ca m’a beaucoup plu. Mais pourquoi toutes ces dentelles ?

A ces mots, Jack éclata de rire et Tarja l’observa sans comprendre la raison de ce changement d’attitude.


- Ce n’était pas un spectacle comique, l’interrompit vivement Tarja.

- Oui, je sais bien ! Excuse-moi. Mais ce pauvre Glen a vraiment besoin de camomille et de glaçon !
- Arrête Jack, répondit Glen avec un soupçon de colère dans la voix.
- Non ! dis ce que tu as à dire, reprit Tarja.
- Ben notre Glen, la dentelle il ne l’aime qu’en lingerie !
- Ce qui veut dire ? demanda Tarja agacée ?
- Euh ! rien !
- Tu en as trop dit ou pas assez, dit Tarja.
- Vas y mon Jack, je ne sais pas comment tu vas t’en sortir, mais ça m’intéresse.

Face au regard noir de Tarja et au visage hilare de Glen, Jack déglutit plusieurs fois difficilement. Il sembla hésiter un moment avant de reprendre la parole. Il ouvrait la bouche et la refermait plusieurs fois, sans qu’aucun son ne sorte.


- Dis-moi Jack ! tu nous la joues carpe ou quoi ?

- Oui, renchérit Tarja ! On dirait un poisson rouge qui manque d’air dans son bocal. Tu as besoin de quelque chose là ?
- Euh … oui ! Je reprendrais bien une camomille !
- Ah oui ? toi aussi ? demanda Glen.
- Oui, répondit Jack ! Je suis comme toi, Glen ! Dès qu’on parle dentelle, ça affole mes sens.
- Je me demande encore pourquoi je vous ai offert des invitations, dit Tarja.
- Pourquoi ? demandèrent les deux hommes en chœur.
- Vous savez quoi ? leur demanda alors Tarja.
- Quoi ?
- Non ! Laissez tomber, vous êtes complètement irrécupérables !
- Irrécupérables ET inséparables, répondirent Glen et Jack en même temps !

 

 

LE THEATRE DES SONGES



Par David LASSALLE

 


Jack est un grand rêveur. Depuis l’enfance, il passe son temps à errer dans l'éther de son esprit.
C'est bien le problème, car il a beaucoup de difficulté à se concentrer sur la réalité. Toujours perché sur un nuage…
Combien de reproches de ses professeurs d'ailleurs lorsqu’il était écolier...
Et combien de réflexions désagréables de ses employeurs aussi. Bon, il faut les comprendre, les seules choses qui comptent en ce bas-monde sont la rentabilité et la productivité. Au détriment du reste il faut le dire. A quoi peut bien servir un rêveur après tout?
Mais pourquoi personne ne le comprend, lui ?
Son univers est comme une dentelle, finement ciselée… et parsemée de trous. Une vie bien remplie, mais bourrée de drames en tous genres. Et contrairement à la dentelle, le noir est plutôt sa couleur.
Il a une passion qui le dévore depuis fort longtemps, et à laquelle il s'adonne dès qu'il le peut : le théâtre. Seul domaine dans lequel il peut approcher les gens, où il ose tout simplement le faire le plus naturellement possible.
Adepte d'un groupe d'improvisation, ils se réunissent dans un lieu convenu chaque samedi. C'est bien souvent un endroit très fréquenté, touristique, en plein cœur de la capitale.
Paris, la plus belle ville du monde et ses Champs-Elysées, avenue mondialement connue où toutes les couches de la société se frôlent en permanence, sans se prêter pour autant la moindre attention.
Une ville où l'imagination est reine. Où le rêve circule au travers de ses artères. Voies, petites et grandes, dans lesquelles se joue la plus grande pièce du monde. Paris, scène mythique.
Jack aime fouler les planches de ce théâtre urbain. C’est sa raison d’être, comme un souffle vital.
Il passe des heures entières à s'enivrer des différents actes qui se succèdent les uns aux autres. Ses contemporains sont des acteurs, sans le savoir.
Chaque heure du jour et de la nuit révèle un spectacle différent.
Les lumières de cette scène vivante jouent seulement sur des accords uniques. Des parfums qui ne s’exhalent qu’une fois. Au détour d’un arrondissement, tel le quartier latin, où les hommes se côtoient, toutes cultures et races confondues, dans un semblant d’unité et d’humanité. Mais où l’œil ne voit pas, et les oreilles n’entendent pas.
Ces pièces humaines, où l’improvisation est de mise, parlent de la vie au quotidien et des sentiments en général. Sentiments exacerbés et mis à nus par des acteurs y mettant tout leur cœur et leur passion.
Jack regarde ce soir un couple jouer une scène de vie, sur cette place où il aime passer du temps, fontaine symbolique du quartier, à la frontière de l’ile de la cité et de Notre Dame.
Noyé dans cette marée humaine, il se reconnait dans ces mimes où se jouent la tragédie et le bonheur de chaque jour qui passe.
Pourtant son cœur est froid. Il le sent tel un glaçon, dur, et perdant de sa substance petit à petit.
Son amour de la vie s’évapore au fil du temps, et quoi qu’il fasse, il n’arrive pas à endiguer ce mal qui l’étreint.
Foulant le sol de la capitale, il longe la Seine jusqu’à arriver aux pieds de l’œuvre de Gustave Eiffel. Il bifurque sur la droite afin de rejoindre ses amis Glen et Tarja sur la place du Trocadéro.
C’est là qu’ils se produisent ce soir.
L’endroit est enseveli sous la foule. On dirait des fourmis qui errent en tous sens, sans but précis. Un tapis multicolore.
Le ciel est magnifique, se déclinant dans des teintes allant d’un horizon bleu azur, à un rouge orangé flamboyant. La voute céleste n’a rien à envier au plus beau des plafonds des différents théâtres de la capitale.
Le soleil, descend petit à petit, telle une lumière baissant d’intensité progressivement, et darde quelques rayons sur la place du Trocadéro, nimbant ce lieu d’un halo doré. Comme un projecteur éclairant une scène.
Le trio d’artistes se place dos à la géante de fer; le décor est idéal.
Le spectacle dure environ quarante minutes, avec un nombre croissant de badauds qui viennent écouler leur temps et ouvrir leur esprit à cette fresque rurale.
Une fois la représentation terminée, ils récoltent tous trois plusieurs centaines d’euros, qu’ils se partagent équitablement.
La joie est au rendez-vous, comme à chaque fois. S’offrir à autrui, faire le don de soi, donne une énergie fabuleuse, et donne à la vie une brève saveur de bonheur.
Glen et Tarja embarquent le matériel à bord de leur voiture, une vielle simca 1100, relique d’une autre époque, mais en parfait état de marche… Si ce n’est un ou deux trous dans le plancher. Ils n’ont pas conscience de la détresse de leur ami.
Quant à Jack, il repart trainer dans les rues parisiennes, n’ayant pas envie de rentrer chez lui, par peur de retrouver invariablement son inséparable solitude.
Il passe plusieurs heures à marcher, observant les passants qu’il croise, sans oser aborder qui que ce soit. Casser la solitude n’est pas chose aisée…
La timidité est un gouffre duquel on a du mal à sortir.
Rien à voir avec le fait de se produire devant un public! S’extérioriser avec ses amis Glen et Tarja en faisant un spectacle est une chose bénéfique, salvatrice. Et seuls ces moments de vie lui apportent une saveur nouvelle face à la fadeur de son existence.
Mais se retrouver seul au terme de ces moments de bonheur est une descente rapide dans les affres du mal-être.
Un peu comme un junkie qui se prend un shoot. L’euphorie du moment laisse rapidement place au manque et à la douleur, la tristesse.
La solitude, gangrenée par sa timidité, est une drogue avec laquelle il est toujours en bas de l’échelle. Une addiction dont il veut se sortir.
Jack ne peut plus subir ce néant qui l’envahit. Sa volonté s’enfuit…
Lorsque le soleil se lève au-dessus de la capitale, il rentre dans sa chambre de bonne, juste sous les toits; là où personne ne vient jamais.
Il s’allonge sur son lit, et prend le flingue qu’il cache en dessous du matelas.
Quitte à être seul, autant y rester une bonne fois pour toute…

 

 

RENDEZ-VOUS



Par Anne HURTELLE

 

 

Rendez-vous
Cela se confirmait, Internet était un outil qui, non seulement, permettait d’accéder à diverses informations mais aussi aux surprises les plus inattendues. Jack eut cette révélation à l’instant même où il tomba au hasard d’un surf sur son vieux pote Glen. Celui-ci était à l’affiche d’un spectacle qu’il tournait en province – il est donc bel et bien devenu comédien professionnel – se dit Jack, les yeux écarquillés. Le théâtre avait mis les deux hommes sur le même chemin vingt-ans auparavant. L’art dramatique avait fait de la vie de Glen un art, celle de Jack, un drame. Ce dernier regrettait amèrement d’avoir dû renoncer à sa passion pour les planches alors qu’il voulait faire l’acteur. Pas assez bon. Il était alors devenu prof de gym, par dépit tout autant que par rage. Et puis, il avait bien fallu faire un choix de carrière à des fins de faim à assouvir, naturellement. Sans cet exutoire qui lui avait permis de laisser déferler sa hargne, il serait défunt. Tandis que Glen, lui, avait conquis le Tout Paris, à grands coups de talent, de culot et d’une bonne dose de ténacité. Ces ingrédients que Jack n’était pas parvenu à réunir pour faire monter la sauce. Une mayonnaise ratée. C’est ainsi que le gymnaste par défaut s’était toujours considéré.
Après être resté d’interminables minutes béatement figé devant son écran, Jack se décida à cliquer sur l’onglet « Réservation »
C’est ainsi qu’il se retrouva au théâtre, un vendredi soir à 20h, pour assister au spectacle tant renommé de son pote Glen. Jack avait rendez-vous avec ses souvenirs, sa jeunesse, sa passion échouée…Chargée de symboles se présentait cette soirée qu’il savait à l’avance mémorable. Il allait donc entrer, suivre la file « places réservées », billet en poche pour voir son vieil ami jouer, se donner, être applaudi. Tout de même, il fallait bien se l’avouer, Jack avait revêtu son plus beau costume d’envie rageuse. Lui n’était pas devenu celui qu’on acclame, qu’on s’arrache et l’art du théâtre prenait des allures d’imposture.
Alors, ce soir, il allait réserver une belle surprise à celui qui incarnait la chance d’être passionné.
« Glen ne s’attend évidemment pas à me trouver ici, il ne se souvient probablement plus de moi. », se dit Jack au regard soudainement belliqueux.
La foule s’amasse, l’acteur raté suit, un sourire narquois suspendu à ses lèvres qui s’ouvrent à peine pour dire « pardon » lorsqu’il bouscule une jeune femme. Cette dernière lui lance un regard indulgent avant de lui demander :
- « Quel numéro avez-vous ?
- Un numéro ??
- Les places sont numérotées monsieur, je vais vous conduire à la vôtre… »
C’est alors que Jack se ressaisit. Retour à la réalité qu’il doit à l’enchanteresse qui lui adresse la parole. Qu’elle est…il ne peut même pas lui donner de qualificatif. Le quarantenaire est à la merci du charme de la demoiselle prénommée Tarja, s’il en croit le badge agrippé à sa poitrine. Subitement vulnérable, comme hypnotisé, il suit celle qui s’avère donc être l’ouvreuse. Puis, dans une pulsion incontrôlable, la main de Jack se pose brutalement sur l’épaule de la jeune femme qui stoppe alors sa marche dans un étonnement contrarié.
- « Excusez-moi mademoiselle…je ne sais pas comment exprimer ça mais…
- Exprimer quoi ? J’ai du travail monsieur vous savez. Vous me suivez ? »
N’importe où il la suivrait. Mais pour l’heure, c’est à sa place qu’elle l’emmène. Lui se tait, honteux d’avoir osé entrouvrir une porte sans être capable de franchir le sas. Il se laisse guider par la jolie brune si délicatement fardée, parfumée…Celle-ci reprend son parcours le long des rangées de fauteuils velours. Jack laisse vagabonder son esprit, le regard fixé sur les déambulations de l’ouvreuse dont un petit morceau de dentelle se laisse deviner au bas de sa jupe…
Puis, le noir se fait lentement dans la salle. Les lourds rideaux de scène sont déjà ouverts, une mélodie lancinante se fait entendre progressivement lorsqu’un projecteur se fige pour mettre en lumière le comédien en solo, assis par terre, côté jardin, dos au public. Glen. Silencieux, immobile, comme statufié. Le spectacle peut commencer…
Durant 45mns, Jack s’emmêle les pensées, les sensations. Il sent au loin la douce fragrance de l’ouvreuse, comme une exhalaison de camomille infusée, constate le gouffre qui le sépare du talent incontestable de Glen. Ce dernier est prodigieusement épatant. La rage que Jack croyait enfouie ressurgit d’une force quasi démoniaque : il est en transe sur son siège trop confortable, trop rouge, trop peu pour lui. La colère monte plus vite que la mayonnaise ratée qu’il est. Ses jambes trépignent, son regard est plus froid qu’un glaçon. Un rideau de fer s’abat soudain sur le devant de la scène, sortant violemment l’homme en colère de son mental trop pesant, si lourd d’une ire dont il ne sait comment se débarrasser. C’est la fin du premier acte. Le second s’amorce tandis que…
- « Cet homme est un imposteur ! C’est mon rôle, ma pièce, mon costume, ma mise en scène ! Glen Fidman n’a rien à faire sur cette scène, qu’il sorte s’il est un homme !! »
Tarja n’en croit pas ses ouïes. Elle sentait bien que ce type était bizarre mais à ce point ! Ça pour un coup de théâtre ! Les spectateurs sont effarés, égarés puis épouvantés lorsque Jack brandit un flingue et le pointe vers Glen, à petite distance. Tarja sort de la salle en courant alors que Jack poursuit son monologue. La salle l’écoute, il le sent, enfin !

Quelques petites minutes plus tard, tandis que Jack s’apprête à mettre un terme à sa tirade, son flingue toujours menaçant, des policiers encerclent la salle :

- « Monsieur, baissez votre arme ! »
Sans quitter sa cible des yeux, Jack déclame sur un ton monocorde :
- « Allez, je ne vous hais point…mais toi, oui, Glen…alors…
- Pour la dernière fois, je vous somme d’arrêter, mes hommes vont intervenir. Rendez-vous ! »

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26 avril 2010 1 26 /04 /avril /2010 19:40

L'hôpital. Un lieu dont on se passerait bien...

Tout le monde en a une vision différente...

Voici donc quatre façons de l'imaginer, dans des styles très distincts.

Si ces textes vous plaisent (ou pas !), n'hésitez pas à laisser vos commentaires...

 

 

 

L'AMOUR C'EST PAS DU BILLARD

 

 

par Christine LAVERNE



La sonnerie du téléphone se faisait insistante.
Jamais tranquille ! s’exclama Tarja, laissant sa pâte à pain avec regret. Elle passa rapidement ses mains sous l’eau froide, puis les agita en l’air en hurlant un « j’arrive, j’arrive ! », espérant peut-être que le mystérieux appelant l’entendrait.
En décrochant, elle reconnut difficilement la voix de Glen. Essoufflée, un rien chevrotante.
- Ah, quand même !
- Oui ? Bonjour Glen. Moi aussi je suis heureuse de prendre de tes nouvelles.
- Mais non, bécasse, il ne s’agit pas de moi.
- Et depuis quand on s’envoie des noms d’oiseaux à la figure ? Moi aussi je sais faire ! Triple buse, …
- Stop ! les politesses attendront. Je t’appelle pour Jack. C’est grave…
- Jack ? Quoi Jack ? Raconte !
- Viens vite, tu comprendras mieux.
- Mais…

Pas le temps de poursuivre la phrase, Glen lui avait déjà raccroché au nez. Tarja resta pensive une seconde ou deux, puis se mit en mode de fonctionnement automatique. Son expérience d’infirmière rompue à toutes les pathologies ou presque prit le dessus sur le début de panique qui aurait pu se manifester.

Secouant les dernières traces de farine sur ses bras, elle se hâta vers la porte de l’appartement.

Faisant crisser les pneus, réussissant un créneau impeccable, puis sortant à toute vitesse de la voiture, elle alla tambouriner à la porte de la maison de Glen. Une fois, deux fois…

- Oh ! Tu as fait vite ! 4 minutes, record battu !
- Oui, bon, on n’est pas là pour des amabilités entre champions de rallye. Alors ? Jack ?
- Jack ? Il est là, entre.

Glen ouvrit grand la porte, laissant Tarja passer devant lui et s’engouffrer dans le couloir puis dans le salon. Affalé sur le canapé, Jack gémissait en se tenant l’épaule.

- Alors ? Dis moi, qu’est-ce qu’il t’arrive ?
- Je sais pas ! J’ai mal ! Putain, je douille ! Je rafistolais l’étagère de Glen, tu sais, celle qui tient que par une demi-vis anémique et je me suis cassé la figure.
- Ah la la, les bricolos du dimanche ! Montre…
- Ah non ! Je viens d’aller passer une radio, on t’attendait pour que tu nous accompagnes à l’hosto.
- Vous n’avez pas besoin de moi pour aller aux urgences quand même, vous êtes des grands garçons, non ?
- Nan ! Tu me fais un beau pansement, et on va à l’hosto. Tu connais tout le monde, tu arriveras bien à me faire passer tout de suite, non ?
- Ah, je vois ! Tu as besoin de mes relations, quoi. Et puis tu as besoin d’une écharpe, pas d’un pansement.
- Ben ouais, gémit Jack tout en triturant son épaule gauche. Une écharpe, un cache-col, c’que tu veux.. Mais faut faire quelque chose sinon je meurs.
- Heu… n’exagère pas trop… Attends, on va t’arranger ça pour que tu aies moins mal

Tarja retira le chèche enroulé autour de son cou, bloqua le coude de Jack contre sa poitrine, bras plié, et maintint le tout par quelques tours de tissus.

- Voilà. Et bien… on y va, non ? Prends ta radio.
- Tu veux pas voir ?
- Non ! Je suis infirmière, pas médecin. Il doit y avoir un compte rendu avec de toute façon. On le donnera en arrivant.

Les deux hommes échangèrent un regard qu’elle ne sut pas interpréter.

Une fois dans la voiture, Tarja dit à Jack de bien se caler. Entre plaintes, cris, cahots et secousses, la route lui parût encore plus longue qu’à l’accoutumée.
Arrivés devant le sas des urgences, elle dit à Glen d’installer Jack sur un brancard tandis qu’elle fonçait aux admissions.
- Maryse ?
- Tiens, Tarja ? Ben dis donc ma belle, t’es toute pâle !
- Je viens pour un ami. Son épaule, enfin je sais pas. Est-ce que Fabrice est d’astreinte aujourd’hui ?
- Fabrice ? Ah oui. Il sort du bloc, il doit être en salle de repos. Bouge pas, je lui porte la radio.

Tarja se retourna et vit Glen poussant le brancard, Jack râlant et grommelant comme un beau diable, leur dit de patienter un peu. La radio était entre de bonnes mains.

Puis Fabrice surgit du couloir.
- Tarja, tu nous amènes le cas du siècle… c’est le bloc de suite !! je viens de les prévenir
- Mais, mais… commença Jack
- Heu, ah… enchaîna Glen
- Le dernier repas remonte à quand ?
- Heu, ce matin ? dit faiblement Jack. Pourquoi ?
- Parfait, on y va !

Pas le temps de dire ouf, deux infirmières prirent les choses en main. L’une mit fermement en place un masque sur le nez de Jack « respirez comme d’habitude, allez, ça va vous soulager ». L’autre commença à pousser le brancard.

Jack se mit à rire bêtement tandis qu’on l’emportait vers le bloc opératoire.
Fabrice, la radio à la main, disparut dans une grande envolée de pans de blouse blanche.
Tarja se retourna vers Glen. Il était livide.
- T’inquiète pas. Fabrice est le meilleur ! Jack va être remis sur pied en moins de deux… enfin... sur pieds, je me comprends.
- Mais non, tu ne comprends rien.
- Pardon ?
- Ben… la radio, c’est pas celle de Jack !
- Quoi ?????????
- Ben non ! Il est raide dingue de cette fille, là….Fanny ? Fanchette ? tu sais, ta nouvelle collègue de traumato?
- Hein ? Fanny ?
- Ouais, Fanny. Il voulait juste se faire bichonner un peu, qu’elle lui tienne la main, la regarder d’un peu plus près quoi…
- Mais.. et la radio ? La radio ne peut pas mentir !
- Heu… en fait c’est celle de son frère. Il a eu une double fracture avec déplacement il y a quelques mois. Comme Jack voulait pas qu’on lui pose trop de questions sur cette radio et sur son identité, il s’est dit qu’avec ton aide, il pourrait plus facilement entrer pour être face à sa belle sans se faire jeter....
Derrière la porte automatique séparant les malades des bien-portants, plus loin dans les entrailles de l’hôpital, dans un cliquettement d’instruments stériles posés sur une table en inox, Jack s’endort sous les yeux de Fanny sans avoir eu le temps de lui dire un mot.

 

 

PASSAGE EN REVUE

 

 

par Myrine LEROY

 

C’est déjà ma troisième nuit ici. La salle d’attente est encore plongée dans le noir. Faute de place sans doute, j’ai été reléguée dans ce coin, un peu à l’écart, sur cette tablette froide et transparente. J’envie celles qui s’étalent plus loin, couchées sur la tendresse d’un bois tendre et central.
Mes pages sont vierges sans être blanches. Mon papier n’est pas ridé encore. Celui des autres, si. Je n’ai pas encore besoin de me glisser sous le poids de mes consoeurs pour me défroisser le temps que le jour se meurt.

Ma surface lisse renvoie soudain la lumière franche et froide du néon qu’une ombre vient d’allumer. Un corps fantôme traverse rapidement la pièce blafarde. Un léger courant d’air venu d’une fenêtre entrouverte, soulève à peine ma couverture fine. J’affiche sur moi la photo de l’athlétique Jack brandissant la coupe remportée lors du tournoi de tennis de Barcelone. Mon plus gros titre se soulève imperceptiblement.

Une sirène déchire brutalement le silence. Quelques voix retentissent et accompagnent le bruit d’un roulement sur le bitume. Des portières claquent, des pas pressés s’engouffrent dans l’imposant bâtiment. Dehors, le vieux caducée veille, impassible.
Je sais que la salle d’attente va bientôt se remplir d’hommes et de femmes inquiets, oppressés même. Le bal des allées et venues va reprendre face à moi. J’espère aujourd’hui enfin, attirer l’œil de l’un d’entre eux par ma une décalée ; il semble que Jack n’ait pas les faveurs des patients convoqués pour leur examen. Pas assez people le vainqueur que je porte sur moi! Pas le bon public, aussi…

Un premier couple s’installe loin de moi. Le sexagénaire accroche la canne de celle qu’il accompagne, à l’accoudoir de l’unique fauteuil. Je reconnais aussitôt les mots familiers qu’inspire cette pièce impersonnelle: docteur, rendez-vous, scanner, ordonnance… L’ambiance vocale de ce lieu est immuable. Seul l’ordre des mots varie un peu.

Comme mes semblables, je suis étalée là pour remplir des vides, donner une contenance à des mains fébriles, raccourcir une attente certaine. Ma mission est vaine! Je dois divertir là où l’angoisse bride la pensée, interdit la concentration et le plaisir. Le parfum particulier de mes pages est sensé dissiper, par un feuilletage mécanique, l’odeur de l’éther échappée des étages supérieurs.
Déjà, toutes les chaises aux assises inconfortables supportent des fondements agités. Je reste couchée, inanimée. Tout près pourtant, les représentantes d’une presse populaire gomment péniblement dans les esprits mal à l’aise, l’univers médical environnant. Le défilé des patients est ininterrompu. Les voix sèches ou douces de trois blouses blanches badgées, lancent des noms et les écorchent systématiquement. Mes jumelles sont malmenées, brassées, projetées l’une sur l’autre, selon un rythme irrégulier. A leur appel, leurs lecteurs éphémères se retirent un à un derrière une porte épaisse. De l’autre côté, le scanner, autant convoité que redouté avale les corps, les immobilise dans des postures parfois saugrenues, pendant d’interminables minutes.
Je disparais un instant sous un sac, une veste, un portable aussi. Je m’ennuie. Les scènes auxquelles j’assiste, aujourd’hui encore, suivent immanquablement le même scénario.

Sensiblement plus jeune que la plupart des patients aperçus jusque là, un homme brun s’avance et prend place à mes côtés. Il n’est pas très grand, sa peau est mâte. Bien que marqué par une évidente souffrance, son visage me plait.

Immédiatement, je sens ses yeux se poser sur moi. Son regard sombre est troublant. Bientôt, son bras droit se tend vers moi. Ses muscles fins sont, bien malgré eux, mis en valeur par le port d’une coudière sombre ourlée d’un fin trait bleu. Ses mains froides me saisissent. Ses doigts m’effleurent d’abord, puis me pénètrent doucement. J’ouvre alors mes pages colorées et écrites. Il laisse ses yeux parcourir mes clichés étalés. Il lit lentement les commentaires techniques que je recèle. Il me comprend.
Je devine une esquisse de sourire malgré la douleur qui l’assaille sans répit. Je suis pourtant légère, mais chacun de ses mouvements s’accompagne d’une souffrance intolérable et toujours incomprise. Au fil de mes articles et reportages illustrés, je lui raconte sa passion ; ce sport à l’origine de son mal récurrent qu’il peine à dissimuler.
Je crisse sous ses caresses. Il me pose finalement sur ses genoux. Je m’étends davantage. La chaleur de ses cuisses fermes me réchauffe. Dans un geste lent, il porte son index à la bouche, puis le pose humide sur moi pour mieux me feuilleter encore. Son goût est délicieux. J’ignorais ce plaisir, ce contact vagabond. Ses paumes m’effleurent. Retenues entre son pouce et son majeur, mes pages ondulent.

Trop tôt, un nom résonne depuis le comptoir austère:

- Monsieur Glen, s’il vous plait ! Veuillez me suivre…, par ici. C’est bien le Docteur Tarja Oulianov qui vous a prescrit ce scanner? Vous venez pour votre coude je suppose ?
- On ne peut rien vous cacher, mademoiselle! Tennis Elbow…, épicondylite récalcitrante si vous préférez !
-
Je redoute une fin brutale. Mon lecteur hésite pourtant un instant, puis se détourne de moi finalement. Tout en se levant, il me referme délicatement et me repose sans heurt sur la petite table. Il jette un dernier regard sur moi. Je redeviens glacée…
Il saisit son blouson resté sur le dossier de la chaise. Sa silhouette s’éloigne, s’évanouit derrière la fameuse porte qui se clôt sans bruit. Le poids de mes pages chasse l’air qui m’a habitée quelques instants, évacuant son souffle chaud…
Je conserve ses empreintes sur ma tranche. Quelques un de mes angles sont maintenant joliment froissés.
Singulière et intense, ma trop brève rencontre dénote dans ce milieu inhospitalier. Je devine que la prochaine sera toute autre…

 

 

UN HOPITAL POUR DEUX !

 

 

par Jean BEDROSSIAN

 

 

Oyez ! Oyez !!
Vous avez connu les joutes litteraires entre David et moi. Ce soir, nous allons faire encore mieux. Enfin peut être .. Le theme etait l'hopital avec possibilité de faire appel (ou pas) à Tarja, Jack et Glen !

en esperant que vous prendrez autant de plaisir que nous en avons eu à ecrire. La regle n'a pas changé, à savoir, nous ne nous sommes pas concertés. Nous découvrons les textes des 3 autres participants en meme temps que vous ....



Glen s’était levé de très bonne heure pour ne pas être en retard, pour une fois. Il ne se réjouissait pas vraiment de ce qui l’attendait, mais son médecin lui avait vivement conseillé de ne pas tarder à se rendre chez un chirurgien. Il avait conservé longtemps un sourire stupide quand il s’était vu signifier l’urgence de l’intervention chirurgicale. Il n’était encore jamais sur ce qu’il appelait le « billard », mais c’était avant d’y faire un petit tour.


Arrivé devant le batiment imposant, il resta un moment à l’observer tout en fumant une cigarette. Il se décida enfin et il écrasa son mégot rageusement sous sa semelle. A l’accueil, on l’orienta vers le deuxieme étage où il devrait donc se présenter au bureau des infirmieres. Tout comme certaines femmes fantasment sur les pompiers, il avait longtemps eu le même reflexe pour les infirmieres, peut être à cause de la blouse blanche, sous laquelle il imaginait ces femmes totalement nues. Pour le moment, il était vraiment loin de jouer à la levée des couleurs.


A l’etage indiqué, il vit une charmante jeune femme en blouse blanche et il la dévisagea longuement, en attendant qu’elle le remarque.

- Bonjour, vous êtes monsieur ?
- Glen ! répondit-il d’une voix peu assurée.
- Ah ! c’est pour l’operation de votre genou avec le Professeur Tarja ?
- Euh ! oui.
- Suivez-moi, je vais vous conduire à votre chambre.

Ils parcoururent le couloir aux murs trop blancs et l’infirmière ouvrit la porte d’une chambre, en l’invitant à la suivre.

- C’est trop facile, dit ironiquement Glen.
- Qu’est ce qui est trop facile, Monsieur ?
- On va déjà à la chambre … vous êtes une rapide, vous !
Glen rit à gorge déployée mais le visage severe de la jeune femme le calma immédiatement.
- Vous avez envie que je vous rase maintenant, Monsieur ?
- Ah ! Vous faites la barbe et la moustache ?
- Pas vraiment ! Ce sera mon tour de rire à ce moment là !
Glen comprit subitement de quoi elle parlait, et cela ne le réjouissait pas vraiment. Il avait été calmé de ses ardeurs viriles en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

En entrant dans la chambre, il vit un homme allongé sur un des deux lits.

- Salut, mec ! lui dit l’inconnu
- Hello, répondit Glen d’un ton glacial
- Je m’appelle Jack, et toi ?
- Ta gueule !

L’infirmiere amusée s’était mise de côté pour profiter pleinement de cet echange déjà prometteur.

- C’est à moi que tu dis ça ?
- Tu vois quelqu’un d’autre ?
- Attend ! bouge pas ! je vais t’apprendre à vivre.
L’homme essaya de se lever mais sa jambe gauche ne répondit pas et il fut contraint de se rallonger.
- Eh connard ! on verra si tu feras autant le fier quand j’aurais été operé du genou gauche !
- Ah ! moi c’est le droit, pauvre mec !
- Bon ! ça suffit maintenant ! gronda l’infirmiere. Vous êtes ici ensemble pour quelques jours, c’est une chambre d’hopital et pas une cour de recreation.
- Mais c’est lui qui me provoque, repondit Jack.
- Je n’ai pas envie de passer mon temps à surveiller deux gamins qui jouent à celui qui a la plus grosse.
- Hein ? retorquerent simultanement Jack et Glen.

Glen prefera se plonger dans le silence et se dirigea lentement vers le lit disponible. Il s’assit et grimaça en s’allongeant lentement.

- Tu te fais operer de quoi ? demanda Jack.
- Du genou droit ! je te l’ai déjà dit.
- Bon, la recreation est terminée Messieurs, annonça l’infirmiere en laissant les deux hommes seuls.

Les deux hommes ne se parlerent plus jusqu’à ce qu’on leur apporte la maigre collation du soir. L’infirmiere leur repeta les consignes qui consistaient à ne plus rien manger après minuit. Ils mangerent silencieusement et ils plongerent dans leurs pensées ou leurs angoisses pré-opératoires.


Glen sursauta lorsqu’il entendit quelques coups frappés à une porte. Il se redressa immédiatement et il reconnut vite le lieu où il se trouvait. La nuit n’avait pas fait de miracle, il passerait bien sur le billard, comme convenu.


- Eh, camarade !

- …..
- Eh, camarade !
Jack essayait de renouer le contact avec son compagnon d’infortune.
- Quoi encore ?
- Arrete de me prendre pour un con, on est dans la même galere !
- Ecoute moi bien , Jack ! Je ne te connaissais pas avant de venir ici et je ne te verrais plus jamais après ! ok ?
- Ok ! ok ! ok ! T’inquiete pas, je te peterais pas la gueule après l’operation !
- Dis-moi, Jack !
- Quoi ?
- T’es jamais fatigué ?
- Ah ! Tu viens de mettre le doigt sur le drame de ma vie …
- Tu devrais demander à l’anesthésiste de mettre la grosse dose !
- Tu me rappelles un de mes potes, Glen !
- Ah oui ? et alors ?
- Tu sais quoi ?
- Quoi ?
- T’es aussi con que lui !
A ces mots, l’infirmiere de la veille refit son entrée en scéne et elle regarda les deux hommes avec un petit sourire amusé.
- Alors, les garçons ! on s’est calmé ? qui passe en premier ?
- J’aimerais bien passer en premier, répondit Glen.
- Perdu ! Ce sera Jack !
Jack blemit brutalement et il deglutit plusieurs fois, suscitant l’hilarité de Glen.
- Quoi, t’as pas peur ? demanda Jack.
- La peur n’evite pas le danger connard
- Ouais ! tu feras sous toi comme les autres.
- Oh ! Oh ! Oh ! c’est pas fini les conneries, cria presque l’infirmiere. Allez Jack, preparez vous.
Jack avait déjà passé la tenue operatoire, sous laquelle il était entierement nu, et il se leva pour s’installer sur le brancard qui le conduirait au bloc.

- Eh, Jack !

- Quoi encore ?
- Bonne chance quand même, dit Glen en explosant de rire.
- Pas pour toi, marmonna Jack.

 

 

LE CONSTAT

 

 

par David LASSALLE

 

Jack est allongé sur une surface froide. Le corps douloureux et raidi, il a du mal à sentir ses membres meurtris. A dire vrai, il ne sent plus rien du tout. L'air glacial qui s'engouffre dans cet endroit est saisissant.
L'obscurité ne révèle rien du lieu. La nuit noire, opaque, l'inquiète. Il n'est pas aveugle pourtant. Mais il ne distingue rien de ce qui l'entoure.
Est-il dans une chambre, seul, ou dans une salle commune, comme il en existe tant encore dans les vieux hôpitaux parisien ?
Nul bruit. Même pas le frôlement des chaussures en caoutchouc des infirmières sur le sol plastifié. Personne ne tousse ni ne soupire. Pas de plaintes non plus ni de gémissements de douleur. Étrange.
Une tension commence à l'envahir. Ce silence est pesant, malsain. Et cette obscurité ! Digne d'un film d'horreur ; il n'y a plus qu'à attendre l'apparition d'une créature infernale pour parfaire le tout !
Sa mémoire tente de faire le point. Tout s'est passé tellement vite lors de la collision.
La zone industrielle du Vert-galant possède une voie de chemin de fer qui la traverse de part en part.
Qu'y a-t-il de plus amusant, quand on a vingt ans que d'essayer de battre de vitesse un train de marchandises lancé à pleine puissance ? Cette sensation de danger dope littéralement l'organisme. Celui-ci, poussé par la montée subite d'adrénaline, se retrouve pris dans un engrenage fatal. Toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus fort...
Wagon après wagon, mètres après mètres, l'espace séparant le véhicule de la rame de tête du convoi se réduit considérablement.
Le soleil brûle les rétines au travers du pare-brise. Les yeux embués ne fixent que l'avant du train, ultime objectif.
Arrivé à hauteur du premier wagon, la voiture est lancée à pleine vitesse. Plus que quelques mètres, Jack et Glen doublent enfin ce fichu train. Ultime plaisir, le conducteur braque le volant sur la gauche afin de franchir la voie ferrée, et ainsi passer devant ces milliers de tonnes d'acier en action.
Malgré le soleil qui aveugle les occupants de la petite voiture de sport, tout se passe bien, les cris de joie emplissent l'habitacle. L'excitation est à son comble.
Juste avant de réaliser qu'un mur se dresse devant eux ; et qu'il est trop tard désormais pour réagir...
Glen écrase la pédale de frein, bloquant les quatre roues motrices. Les pneus laissent de sombres traînées sur l'asphalte ainsi que des dépôts de gomme brûlée.
Alors que l'horizon des occupants de la voiture se réduit considérablement, le choc est assourdissant. Le déchirement des tôles explosent le véhicule.
Attaché par sa ceinture, le conducteur vient frapper l'airbag, alors que sa tête est projetée en avant. La douleur de sa poitrine, broyée par l'impact, lui fait perdre aussitôt connaissance.
Il ne verra pas son meilleur ami s'envoler par le pare-brise, la ceinture défaite, comme à son habitude...
Au moment où les fesses de Jack décollent du siège, son esprit se fige en réalisant ce qui est en train de se passer. Lorsque le haut de son crâne brise le verre et que son corps entier passe au travers de la vitre, il perd connaissance. Ses os se fracturent les uns après les autres.
Jack aurait pu atterrir sur le macadam et avoir une chance de minimiser les blessures déjà sévères.
Mais cela est sans compter le mur contre lequel sa tête explose tel un fruit trop mûr, lui ôtant toute chance de survie. Les matières organiques se répandent aux alentours dans un éclat vermillon. Le corps crache ce liquide vital qui se répand tout autour du corps inerte…
La vie tient à peu de choses constate l'unité médicale qui arrive sur place quelques minutes plus tard. Dirigée d’une main de fer par Tarja Fractale, ils arrivent sur les lieux, alertés par le conducteur du train qui a assisté à ce rodéo, impuissant. Traumatisé par cette vision cauchemardesque, le cheminot en perd l'usage normal de la parole, et se met à bégayer à chaque mot qu'il tente de prononcer. Le choc le mène dans des territoires inconnus de son esprit, peuplés d'ombres effrayantes qui dansent autour de lui. Il perd le contrôle, abandonnant son âme à la frayeur. Il repart en ambulance, vers un service de soins psychiatriques. Sa vie n'est pas en danger, à la différence de sa santé mentale...
La voiture ne ressemble plus à quoi que ce soit de connu. Un amas de ferraille et de plastique compacté sous le choc. Un chaos indescriptible.
L’enquête révèlera une vitesse estimée à près de 180 km/h.
L’éclaboussure sur le mur ne laisse aucun doute quant à sa provenance, et rend nauséeux les techniciens médicaux.
Jack, le passager du véhicule est impossible à identifier. Son corps s’arrête à hauteur du cou, donnant la sensation de se terminer comme un geyser de chairs et de liquides. Il ne semble pas avoir de papiers d’identités sur lui.
Quant à Glen, le conducteur, sa désincarcération va prendre des heures. Un origami vivant. Les membres pliés dans des positions incongrues. Il respire encore.
Les pompiers s’acharnent sur la tôle pour le sortir de ce cercueil. Quatre heures seront nécessaires pour l’évacuer. L’arrivée à l’hôpital de Pontoise se fait dans un tintamarre de sirènes. Les minutes sont précieuses. Son pouls est faible, irrégulier. La vie s’enfuit de Glen, son souffle s’évapore…
Quinze jours plus tard, le conducteur de la voiture se réveille, dans une chambre immaculée, les bras percés d’aiguilles et de tuyaux en tous genres. La mémoire vide, comme un disque dur vierge… Pas le moindre souvenir. Le soleil brille au-dehors.
Pendant ce temps-là, le froid est toujours aussi cinglant à l’autre bout d’hôpital…
Le jour ne se lève pas dans cette partie de l’univers.
Pourquoi n’a-t-il pas mis sa ceinture, bon sang ? L’inconscience se paie au prix fort. Et Glen, que devient-il ?
Lorsque soudainement une lumière vive emplit son champ de vision, ce n’est que pour lui faire constater ce qu’il ne peut voir dans cette obscurité angoissante: un corps dans un tiroir, blanc comme la neige, exsangue, auquel il manque une tête ; la sienne…
Alors que le médecin Myriam Lindt se prépare pour l’autopsie, un voile de vapeur évanescente s’enfuit de la morgue, hurlant une douleur que nul ne peut entendre…

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19 avril 2010 1 19 /04 /avril /2010 23:17

Un nouveau "duel" entre Jean et moi sur le thème du mariage religieux...

Les impératifs : Jack, Glen, Mariage ou Eglise.

 

 

D-day

de  David LASSALLE

 

Il faut bien marquer ce jour d’une pierre blanche quand-même…

Dix ans ! Ça se fête, non ?

Jack a échappé à l’église la première fois, mais là…

Pourtant, une cérémonie civile est largement suffisante. Pourquoi aller s’emmerder avec des bondieuseries ?


Ah ! Les femmes ! A quoi cela peut-il servir de se marier à l’église quand on y est totalement opposé ? Jack n’a aucune envie de faire preuve d’hypocrisie, mais il souhaite faire plaisir à sa chère et tendre tout au fond de lui.

Son ami Glen le pousse sans cesse dans cette voie. Sans compter le reste de la troupe qui le titille dangereusement sur le sujet…

Mais Jack s’amuse de cette situation, et l’autodérision est reine de la partie.


Eglise. Oui, bien sûr c’est très beau à visiter, en vacances par exemple ; et dans ce contexte cela ne le dérange pas du tout. Parcourir un de ces vieux monuments, admirer sa structure, son style, et rendre hommage à ces bâtisseurs des temps anciens qui avaient du génie et de l’or dans les doigts est loin d’être contraignant.


Par contre, pour un mariage, la visite serait bien plus longue, et l’occasion radicalement différente...


Jack y pense malgré tout. Il ne peut pas faire autrement de toute façon, car sa femme lui remet en mémoire régulièrement. Des répétitions qu’elle espère utiles… Elle souhaite tant un changement d’avis de son mari ; mais le temps court, les mois passent, et le silence qui entoure le sujet ne fait que s’épaissir.


Dix ans déjà. Le temps file comme la lumière. On aimerait le figer parfois. Sur un moment de bonheur, un sourire, la vision de ses enfants en train de jouer. Fixer le bonheur et l’avoir en permanence juste devant soi. Comme une image collée sur la rétine, encre indélébile et salvatrice.


Jack a cédé une première fois il y a quelques années. Pour autre chose qui tenait à cœur à sa femme. Alors pourquoi accéder une nouvelle fois à une attente qu’il ne partage pas avec elle ? Un désir qui pour lui est un véritable fardeau.


La religion est pour Jack un sujet maudit. Il croit bien sûr, ce n’est pas le problème. L’univers et l’espèce humaine sont trop complexes pour n’être que le fruit d’une évolution que personne n’arrive à prouver d'ailleurs. Mais l’homme est avide, et cela le rend mauvais. Seule sa propension à se mettre en avant au détriment d’autrui l’empêche d’accéder à un état salvateur. C’est là que le bât blesse ; il veut la place de Celui qu’il est censé représenter. Là aussi baignent l’hypocrisie et la futilité.


Il ne supporte pas non plus tous ces détracteurs violents et les mystificateurs en tous genres. Les pseudos artistes qui enveloppent leur musique de messages anathèmes, voire satanistes. Comme dans ces pays nordiques, si magnifiques, où des fous furieux brûlent des églises, donnant à la jeunesse un modèle hideux à contempler.


Mais il aime provoquer malgré tout…


Dix ans de vie, d’amour, de bonheur, de peur, de douleur. On a beau dire que la vie est belle, elle est avant tout un combat sans merci.


Dix ans, c’est un peu aussi se poser, faire le point.


Et pourquoi ne pas se remarier ! Prendre l’occasion pour ce qu’elle est : une fête. Oublier les clichés. Passer outre ses convictions… ça c’est une autre histoire. Car il va falloir se battre avec l’homme de foi, et jouer carte sur table. Certains acceptent, d’autres non. Des curés vont faire la fine bouche face à un infidèle alors qu’une fois la bure enlevée ils deviennent eux-mêmes une pierre d’achoppement, dans l’ombre de leur vie.


Jack est complètement perdu dans ces réflexions qui ne mènent nulle part. Le « non » de son esprit clignote en lettres capitales surlignées de rouge, dans son cerveau. Il lui semble que ce pas est de trop. Une marche pesante comme une limite à ne pas franchir pour ne pas se départir de son intégrité morale.


Alors que faire ? Rendre heureux celle qu’il aime et sacrifier ses convictions ? Mais après tout que deviennent les convictions quand la pratique est absente ?


Mettre au ban ses opinions n’est-il pas se travestir d’une certaine manière ?


La balance ne cède ni d’un côté ni de l’autre dans le cœur de Jack et rien n’arrive à le décider.


Jack sait pertinemment qu’il regrettera de ne pas accéder au souhait de sa femme. Tout comme il sait que son regret sera aussi profond s’il accepte contre sa volonté.


Dix ans, et pas une once de sagesse en plus pour prendre une décision qui parait si simple au demeurant…


Pourquoi ne pas se donner dix ans de réflexion supplémentaire ? Une sorte de ‘ni oui ni non’, un terrain neutre qui n’engendre pas de blessure. Comme un point d’interrogation en suspend.


Après tout, ça n'empêche pas de s'aimer.


Dix ans, c’est long, mais si court…



Un poisson rouge nuptial

de  Jean BEDROSSIAN

 

Il était encore tôt quand un rayon de soleil filtra à travers les volets mal fermés. D’un geste de la main, Jack essaya de chasser ce qu’il prenait pour un insecte sur son nez. Il s’agita encore quelques instants avant d’ouvrir les yeux et il fut ébloui par ce soleil matinal. Il allait refermer les yeux quand il entendit frapper plusieurs fois à la porte de son appartement. Il pesta en se levant et il passa un peignoir pour faire passer un mauvais quart d’heure à ce visiteur qui ne respectait même pas le sommeil du brave homme qu’il pensait être.
- C’est bon, arrête de frapper à cette porte. J’arrive !
Il ouvrit brutalement la porte et il fut immédiatement stupéfait lorsqu’il se trouva face à Glen, son ami de toujours.
- Qu’est-ce que tu me veux de si bonne heure.
- Ne me dis pas que tu as oublié, Jack !
- Oublié quoi ? J’ai passé une mauvaise nuit, alors pas de devinettes ! S’il te plait.
- Attend, tu ne te souviens vraiment pas ?
- Ben non ! Mais pourquoi tu portes un costume et une cravate ? T’as pensé à assortir ta cravate à tes chaussettes, au moins ?
- Jack, il va falloir que je la joue façon électrochoc ou quoi ?
- Je prends « quoi »
- Pardon ?
- Tu me demandes si je prends électrochoc ou quoi. Je te réponds que je prends quoi. C’est pourtant facile à comprendre.
Les yeux de Glen s’écarquillèrent de stupeur. Il observait son ami en se demandant si celui-ci essayait de le faire tourner en bourrique, comme il aimait tant le faire. Glen passa alors la main droite sur le sommet de son crane, tout en frottant son menton de l’index de la main gauche.
- Glen, tu me fais un numéro de cirque avec tes mains, là !
- Tu te rappelles que tu es allé essayer un costume, il y a quelques jours ?
- Un costume de clown ?
- Arrête de te foutre de ma gueule, Jack !
A ces mots, Glen se débarrassa de sa veste de costume et défit rapidement sa cravate, qu’il jeta négligemment sur le canapé du salon. Jack fut surpris de la réaction de son ami, mais il n’eut pas le temps de réagir lorsque Glen le poussa brutalement vers la salle de bains. Il tenta de se redresser mais Glen avait déjà ouvert le robinet d’eau froide et il appuya fortement sur le dos de Jack, tout en lui passant le jet glacé sur la tête. Celui-ci sembla suffoquer et essaya de se débattre sans succès. Aussi brutalement qu’il l’avait saisi, Glen relâcha son ami et lui demanda s’il devait continuer ou si cela suffisait.
- Pourquoi fais-tu cela, Glen ? Tu as perdu la tête ?
- Ouais ! c’est ça. Mais t’as intérêt à reprendre tes esprits très vite.
- Très vite ? Mais pourquoi ? je pige rien à tes conneries là !
- Jack, ça commence à bien faire ! Je te laisse dix minutes pour te raser et prendre ta douche. Et n’oublie pas de rincer derrière les oreilles avant de te brosser les dents.
- Sinon ?
- Tu verras bien …
- Ok ! Ok ! Ok !

Moins de dix minutes plus tard, Jack vint se planter devant Glen qui s’était installé dans le canapé.
- Bon, c’est fait ! C’est quoi le programme maintenant ?
- Il est où ton costard ?
- Dans la penderie, pourquoi ?
- Tu vas le mettre, bougre de con !
- Ok ! Ok ! Ok ! te fâche pas
- N’oublie pas de mettre la chemise et la cravate qui va avec. Et tu as aussi l’option slip et chaussettes ! Allez, GO !
Comme un automate, Jack obtempéra et revint quelques minutes plus tard dans le salon. Glen se leva et se mit face à lui. Il ajusta la cravate de Jack puis lui tapota affectueusement le menton.
- C’est nettement mieux ! allez mets tes pompes et on y va !

Une fois de plus, Jack fit ce qu’on lui demandait mais il ne comprenait toujours pas ce qui se passait, ni pourquoi son ami était aussi brutal avec lui, ce matin.

Ils sortirent de l’appartement et se dirigèrent vers la voiture de Glen. Jack s’arrêta brutalement et observa ce véhicule qui lui était familier mais qu’il ne reconnaissait pas bien.

- C’est quoi ce délire, Jack ?
- Un délire ? quel délire ? j’ai pas vu de délire moi !
- On va à un mariage ? ta voiture est pleine de rubans blancs. Tu te maries aujourd’hui ?
- Jack, tu te rappelles ce que je pense du mariage ?
- Disons que j’ai un trou de mémoire. Tu veux bien me la rafraichir ?
- Alors écoute-moi bien ! Pour moi, se marier ou être pendu, c’est la même chose. Donc, tant qu’à faire, si je devais choisir, je prendrais « pendu »
- Moi aussi, répliqua Jack.
- Mauvaise réponse, Jack ! Toi tu prends « marié »
- Ah oui ? et pourquoi ça ?

A ces mots, Glen éclata d’un rire sonore qui ne semblait jamais vouloir d’arrêter. Il donna une bourrade dans le dos de Jack et le poussa en douceur vers l’automobile qui les attendait. Lorsqu’ils furent assis, Jack ouvrit la bouche pour poser une question mais il restait sans voix.
- Tu me la joues poisson rouge ou carpe, demanda Glen. Si c’est poisson rouge, t’es pas dans le bon bocal. Si tu la joues carpe, tu peux ouvrir et fermer la bouche en faisant « burps ». Et je te répondrais bonne bière.
Glen éclata encore de rire en observant le visage ahuri de son Podna.
- Bonne bière ! elle est bien bonne celle là !
- Tu peux m’éclairer encore une fois, Glen ?
- Disons que les soirées foot-pizza-bière, c’est terminé pour toi. Remarque, te plains pas ! T’auras du SDE à volonté. Mouah ah ah ah ah ah
- SDE ? c’est quoi encore cette connerie ?
- Au cas où tu l’aurais oublié, ta petite femme adore le Sirop D’Érable et elle va te le faire partager. T’as de la veine sur ce coup-là ! Elle n’a jamais voulu m’en donner !

Glen mit le moteur en route et prit de la vitesse pour s’intégrer à la faible circulation matinale. Il regardait droit devant lui, sans dire un mot, visiblement concentré sur sa conduite. Ils arrivèrent tout près d’une église et Glen se gara, puis il coupa le moteur.
- Allez, Jack ! on y va puisque c’est ton jour de chance !
- C’est une blague ou quoi ? elle est de mauvais gout en tout cas.
- Tu me diras si le SDE a meilleur gout alors ! Let’s go podna !
- Attends une minute, Glen. Si je me marie, c’est avec qui ?

Une fois de plus, Glen explosa de rire tout en essayant de reprendre le contrôle.

- Tu sais quoi, Jack ?
- Quoi ?
- T’as pas seulement l’air d’un con … t’es vraiment con ! Mouah ah ah ah ah ah ah ah







 

 

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30 décembre 2009 3 30 /12 /décembre /2009 00:04
Comme la fois précédente, une base commune : Glen, Jack,  Tarja, bateau, balle, codéine.
A partir de ces mots, voici trois histoires brodées différemment...





un p'tit café?

de  Christine LAVERNE



- Allez les gars, c’est l’heure ! Faut y aller maintenant…

Tarja reposa sa tasse. Elle y avait à peine trempé les lèvres. Il y avait comme une tension palpable, le genre de truc énervant qui noue l’estomac ou qui donne l’impression d’avaler du papier de verre alors qu’on essaie péniblement de déglutir sa salive. Elle leva les yeux, regarda ses deux acolytes. Glen et Jack. Ou Jack et Glen.
Plus dissemblables, c’était difficile à trouver. Un grand, un petit. Un viking au teint clair et aux yeux bleus, un brun au teint mat et aux yeux noirs. Mais à force de dire « Glen et Jack » on ne savait plus trop qui était qui. De toute manière, ils faisaient la paire et l’un n’allait jamais sans l’autre. Deux pour le prix d’un. Connus de tous dans le milieu. Jack et Glen ? Deux anguilles insaisissables, autant dire Thomas et Crown, Hudson et Hawk ou Arsène et Lupin.
Ils posèrent leur tasse à leur tour. Vide.
Excellente idée d’avoir amené cette bouteille thermos pleine de café.
- Ah la vache, qu’est-ce qu’il est amer! fit Jack avec une grimace.
- J’allais le dire ! T’y as pas été de main morte sur la dose, hein ! ricana Glen.
- Faut ce qu’il faut pour rester éveillés…On a du boulot ! On se met synchro les mecs.

Tarja donna le top en regardant sa montre. Des semaines de préparation, ce n’était pas le moment de foirer pour une poignée de minutes en moins ou en trop. Ce ne serait pas le casse du siècle, mais ce ne serait pas trop mal. Elle enfila sa cagoule, ne laissant plus apparaître que ses yeux. Puis se leva.
Comme à chaque fois elle sentit les regards peser sur sa silhouette. Ancienne enfant de la balle, elle en avait gardé une silhouette harmonieuse, des muscles déliés, et des mouvements félins. Un sacré atout dans ce milieu où il fallait savoir s’imposer. Surtout quand on est une femme. Surtout quand on vient proposer le casse sinon du siècle, mais au moins de la décennie. Et sans grand risque que quiconque porte plainte. Une arrière-boutique de receleur, avec quelques belles poignées de diamants volés, de la plus belle eau, et de carats très facilement monnayables.
Les voleurs volés ! Quand elle était venue leur apporter l’affaire sur un plateau, les deux lascars en étaient restés bouche bée avant d’éclater de rire. Ouais ! Pour une idée, c’était une sacrément bonne idée !
Vêtus de sombre, harnachés de sacs à dos, ils quittèrent le van aménagé en poste d’observation pour se diriger vers la clôture. Quelques regards furtifs à gauche et à droite, coups de cisaille, ils se faufilèrent dans la cour. Pas de chien. Pas de gardien pour l’instant, il ne passerait pour sa ronde que dans une trentaine de minutes. L’arrière-boutique était dans un entrepôt désaffecté, en pleine zone vouée à une démolition proche. Le gang adverse n’avait aucune raison de se méfier. C’est que Tarja avait affirmé de sa voix paisible, mais pleine d’assurance. Plongeant ses yeux dans ceux de Glen puis de Jack pour bien leur faire comprendre qu’elle savait de quoi elle parlait.
Quelques dizaines de mètres à parcourir, puis la porte.
- A toi de jouer Glen. Tarja se poussa pour laisser la place
- Ah non, moi c’est Jack ! T’inquiète, poulette, je vais te l’ouvrir cette porte…

Dans la cour, l’ombre des arbres jouait à cache-cache avec la lune décroissante. Ce quartier était d’une sinistre tranquillité. Le moindre bruit avait des allures de cor de chasse sonnant l’hallali. Mais Jack était un pro. La porte s’ouvrit sans même un grincement.
- Super ! Bon… l’est où le coffre ?

La pièce était vaste et poussiéreuse, on voyait nettement les zones où des pas avaient piétiné et piétiné encore. Là. Mur gauche.
Glen étouffa un bâillement. Crévindiou, c’était pas le moment de flancher !
- Arrête de bailler sombre buse, tu me fais bailler aussi. Jack fit entendre un craquement de mâchoire, vieux reliquat d’un déboitement du maxillaire après quelques coups de poing entre « amis ».
- J’y peux rien, moi ! j’suis crevé, c’est tout ! Glen clignait des yeux, mais se concentra sur l’ouverture du coffre. Et hop ! Finger in ze nose comme on dit…
- Ouais, t’es l’meilleur. Jack tituba un peu, se rattrapa à l’épaule de Glen. P’tain, j’sais pas c’que j’ai, mais j’me sens pas très bien.
- Hé ho… remue-toi un peu, amène ton sac au lieu de roupiller !

Glen puisait dans le coffre-fort, sortant des poignées de petits cailloux à l’aspect savonneux. Jack lui tendit un des sacs pour le remplir. Glen se retournant vers l’ouverture du coffre se cogna la tête.
- Bordel ! J’tiens plus d’bout ! C’est quoi c’t’embrouille ?

Tarja se rapprocha des deux comparses.
- c’est rien… restez cools… ça va passer….

Ils tournèrent la tête pour la regarder. Derrière elle s’allumèrent de puissants spots lumineux.
- Oh ! Tarja ! t’as une auréole ? ricana Glen avant de s’écrouler puis de se mettre à ronfler.
- Plus personne ne bouge ! hurla une voix semblant sortir de partout à la fois et certainement d’un portevoix. Rendez-vous sans faire d’histoire !
- Tarj….fit Jack à son tour avant de s’interrompre. Espèce de garce ! Tu nous as menés en bateau, hein ?

Il ne tenait déjà plus sur ses jambes qui se dérobèrent lâchement. Puis il ferma les yeux avec une dernière mimique stupéfiée. Son ronflement vint se joindre à celui de Glen.

Tarja les repoussa du bout du pied. La porte fut poussée sans ménagement, trois hommes entrèrent. L’un d’entre eux se dirigea vers Tarja :
- Beau boulot Lieutenant ! Belle infiltration ! Même pas besoin de leur passer les menottes. Ca c’est du flagrant délit comme je les aime.
- Moi aussi, Commandant, moi aussi… répondit-elle. Le café à la codéine, c’est quand même une belle invention, hein ?




Panique à bord

de Jean BEDROSSIAN



Glen observa son visage et sa silhouette dans le miroir près de la porte. Il portait un jean délavé et une veste noire en cuir sur un sweat polaire noir également. Ce soir, il avait preféré les bottes noires elles aussi dont les talons claquaient sur le bitume. Sa barbe de trois jours lui donnait un air particulier sous ses lunettes noires de marques. Il avait compris que certaines femmes le trouvaient très sexy ainsi, et il en jouait assez régulièrement. Il préférait adopter un regard indifférent à ce qui l’entourait car les femmes aimaient les hommes avec une touche de mystère. Seulement, il savait qu’il ne devait pas ouvrir la bouche lorsqu’il essayait d’aborder une femme car le charme était rompu brutalement. Enfin prêt, il sortit en refermant la porte à clés de l’appartement dans cet immeuble de seconde catégorie. Il descendit rapidement les marches des deux étages et il alluma une cigarette dès qu’il fut dans la rue. Il regarda à droite et à gauche mais il n’aperçut pas l’ami qui devait le prendre en voiture au passage.
─ Pas foutu d’être à l’heure ! Pinaise de pinaise, je peux lui répéter mille fois, Jack est incapable de se rappeler quand on doit se retrouver !
Il écarquilla les yeux de stupeur en voyant la vieille toyota blanche s’arrêter juste devant lui. L’homme qui était au volant avait un grand sourire qui illuminait son visage.
─ Hello, Glen ! Tu te rends compte, je suis pile poil à l’heure !
─ Et alors, lui répondit Glen d’un ton glacial. Tu devrais essayer de t’y tenir les prochaines fois.
L’homme aux bottes noires fit alors le tour de la voiture pour s’installer au siège passager. Il observa son ami et secoua la tête d’un air déçu !
─ Où est-ce que tu crois qu’on va, Jack ? A l’opéra ?
─ Ben quoi ? C’est une super tenue de camouflage un costard et une cravate ?
─ Ouais ! Et t’as prévu les ballerines si on doit se carapater en quatrième vitesse ?
Jack resta muet tout en ouvrant bien grands les yeux et la bouche, il ne comprenait rien à rien. Il mit rapidement le contact et démarra pour aller vers le port. Il espérait qu’il trouverait facilement le bateau à bord duquel les deux hommes se rendaient. Il y avait peu de voiture à cette heure tardive de la nuit et ils arrivèrent rapidement à destination. Ils avaient décidé de garer la voiture assez loin du bateau pour ne pas éveiller l’attention des rares passants.

Jack et Glen parcoururent la courte distance en quelques minutes et ils montèrent sur la passerelle qui donnait accès au bateau. Là, un grand gaillard musclé leur barra le passage.
─ Z’êtes qui vous ? leur demanda-t-il.
─ Lui, c’est Jack. Moi c’est Glen.
─ Jack Daniels et Glen Fiddich ? Vous vous foutez de ma gueule les marioles ? répondit le garde en éclatant d’un rire sonore.
─ T’as combien de dent, lui demanda Glen en serrant les lèvres pour se contrôler.
─ Quoi ?
─ T’es assez jeune pour en avoir trente deux. T’en veux combien en moins ?
Le ton de Glen était glacial et le rire de leur interlocuteur cessa instantanément. Il leur demanda qui les avait conviés.
─ C’est Ta …. Ta …. Ta .. Essaya d’articuler Jack, qui bafouillait rien qu’en penser à cette femme splendide.
─ Tarja, continua Glen. Si tu rigoles, je te fais sauter deux dents direct, précisa-t-il au garde.
Celui ouvrit la porte et s’écarta pour les laisser entrer. Le nom de Tarja avait le pouvoir d’ouvrir beaucoup de portes.

Dans la grande cabine du bateau, il y avait une dizaine d’hommes et moitié moins de femmes. Jack en voyant ces femmes en robe de soirée fendues tout le long de leurs cuisses, ressentit des élancements dans sa tête, il essuya d’un revers de main la sueur qui commençait à perler sur son front. Une femme s’approcha rapidement des deux nouveaux arrivants et les observa attentivement.
─ Glen le mal rasé et Jack le Dandy, dit-elle en souriant.
─ Hello, Princesse ! Tu es plus belle à chaque fois que je te vois, lui répondit Glen.
─ He .. He … He … He .. LLO ! Ta Ta Ta Ta
─ Toujours émotif, mon petit lapin. Tarja avait du mal à cacher son début de fou rire. Dès que Jack parlait à une femme, il ne pouvait s’empêcher de bégayer.
─ Nan ! C’est la Co co co co co …
─ Merde, le coupa Glen. T’es passé à la coco ? Tu vas te bousiller le pif à sniffer comme un goret.
─ Nan ! C’est la co co co .. dé dé dé ..
─ Ine ! Codéine, termina Tarja à sa place.
─ T’en as besoin pourquoi ? l’interrogea Glen.
─ Pour mon dos, annonça Jack d’une traite. Il fut surpris de prononcer ses mots sans ânonner et il en ressentit une grande fierté.
─ Bah alors, mon petit Jack ! Je t’impressionne plus puisque tu articules sans problèmes. Attends, je vais te montrer mes jambes jusqu’à la cuisse ! Dit Tarja en éclatant de rire.
─ Nannnnn ! hurla Jack, conscient qu’il ne pourrait plus contrôler sa salive en postillonnant tout ce qui se trouverait devant lui.
Le cri de Jack fit se retourner tous les autres convives de cette soirée particulière. Les hommes et les femmes avaient une coupe de champagne à la main et ils s’activaient autour du buffet dont il émanait d’agréables saveurs.

Glen s’approcha de Jack et il fit un clin d’œil à Tarja, signifiant ainsi qu’il la reverrait plus tard.
─ Allez Jack ! On n’est pas ici pour faire le joli cœur.
─ Ce n’est pas juste, Glen ! Pour une fois que j’avais l’occasion de séduire une de ces splendides créatures faites pour la sensualité …
─ Dis donc Coco, t’es en voie de guérison on dirait. Voila que tu penses aux femmes sans co co co … deine !
Jack jeta un regard noir à son compagnon mais à la manière dont celui-ci le toisait, il préféra éclater de rire. Les deux hommes s’éloignèrent donc des autres invités et échangèrent quelques mots à voix basse. Jack écarquilla les yeux de stupeur n’en croyant pas ses oreilles.
─ T’es sérieux là ? Demanda-t-il.
─ On ne peut pas l’être plus, répondit Glen.
─ On va jouer à la balle ? T’as encore revu ton ex-femme toi ! Ca te donne à chaque fois des idées bizarres.
─ Je me demande où j’ai bien pu dégotter un équipier comme toi ! Tu croyais qu’on est venu pour jouer au ping-pong ? Au basket-ball ? Pinaise, réveille-toi mon gars !
─ Tu veux vraiment faire un sale coup pareil à Tarja ? Elle t’arrachera les yeux après !
─ T’inquiète pas, je sais parler aux femmes, et pas besoin de …
─ Ouais, bon ça va ! Et dire que tu l’appelais ton bijou romantique !
─ Et alors ? C’est bien pour mes folies qu’elle m’aime toujours ! Prêt ?
Jack fit un signe de tête pour faire comprendre qu’ils pouvaient passer à l’action, mais son regard noir masquait mal sa colère.

Sans dire un mot, les deux hommes passèrent rapidement une main dans le dos sous leurs vestes et ils en sortirent une arme de poing. Ils se tournèrent en même temps et visèrent toutes les lampes, plongeant la grande cabine dans le noir le plus complet. Des cris de panique fusèrent de toutes parts tandis que les hommes et les femmes se précipitaient vers la passerelle.
Tarja se tenait au milieu de la salle, observant de ses yeux nyctalopes les deux hommes qui venaient de ruiner l’organisation de sa soirée.
─ Pourquoi Glen ? Demanda-t-elle.
─ Tu mérites mieux que tous ces dépravés qui ont besoin de toi pour leur cocaïne.
─ Que comptes-tu faire maintenant ?
─ On dépose Jack et on fait un tour ensemble, toi et moi ! Qu’en penses-tu mon bijou romantique ?
─ Tu es incorrigible, Glen ! Mais ça me tente bien ……
─ Mais je n’ai pas envie de rester seul, pleurnicha Jack !
─ Co co co co …furent les mots de Tarja et Glen qui éclatèrent de rire.





La Traversée

de David LASSALLE



06 Janvier 1998

Depuis qu'ils ont pris la mer, Jack, Glen, et Tarja, se trouvent enfouis sous des trombes de flocons neigeux, aussi doux et moelleux que mortels...
Ils ont décidé quelques jours plus tôt de tenter un pari fou.
Partir en bateau de Gosport, à la pointe sud de l’Angleterre, juste en face de l’île de Wight, pour rallier Le Cap, en Afrique du Sud.
Un périple plus que dangereux en hiver. Le froid est d'une rare intensité cette année.
Cela diminue considérablement la capacité à avoir de promptes réactions en cas de nécessité.
Chacun vogue sur sa propre embarcation, un catamaran de taille identique pour les trois amis.
Tarja, 42 ans est une habituée de l'océan. Elle vit sur la côte d'Opale, au bord de la grande bleue, elle aime entendre le mugissement des vagues lorsque le ciel devient sombre et que le soleil ne parvient à traverser cet opaque manteau nuageux.
Glen, 43 ans, vient de l'opposé, là où les chaînes montagneuses s'étendent à perte de vue.
Solitaire dans l'âme, il aime se réfugier dans les massifs, après des heures de marche sur les sentiers pentus de ces montagnes dont il est éperdument amoureux.
Jack, 40 ans, vit à Bruges, délicieuse ville belge, surnommée « la petite Venise du nord ».
Il est guide accompagnateur durant la saison touristique pour faire découvrir les merveilles de sa ville et des alentours. Et la période de tourisme dure environ douze mois par an là-bas…
Seul point noir à ce tableau, Jack a un cancer. Diagnostiqué sur le tard, il sait qu'il est en phase terminale et qu'il en a pour trois mois tout au plus. Enfin, trois mois... à la dernière consultation... Mais ses amis ne le savent pas. Il n'en laisse rien paraître non plus.
C'est lui qui est l'initiateur du projet. Un rêve de gosse qu'il veut absolument accomplir avant son grand et ultime voyage.
Ils se connaissent depuis l'enfance, ayant passé leurs tendres années dans la région parisienne.
Leur passion commune pour l’océan les a toujours rapproché.
Cela fait maintenant deux jours qu'ils ont embarqué.
Comme par hasard la blancheur laiteuse de la neige se fait de plus en plus dense, rendant toute transmission radio impossible.
Le bateau file sur l'eau, glissant sur ce sol lisse. Cela donne une dimension quasi surnaturelle au paysage. Si toutefois on peut nommer paysage une étendue d’eau avec une vue limitée à un mur de neige.
Il a pris avec lui quelques boites de médicaments à base de codéine, en plus de son traitement habituel pour soulager l'inévitable...
Mais à quoi bon prendre un traitement anticancéreux quand l’espoir n’est plus de la partie ?
Quelques enregistrements de musique classique traînent de ci de là dans la cabine. La musique l'apaise, et surtout le rend heureux.
Et en cette période de solitude, il en a grandement besoin.
La traversée, il l'avait imaginée avec un temps plus clément. Certes c'est le plein hiver. De plus il n'a pas trop le choix de la saison pour cet évènement si particulier, vu qu'il ne verra probablement pas d'autre printemps se lever.
Mais l’hiver pourrait se résumer à un temps glacial, un ciel bleu à perte de vue illuminé par un soleil radieux.
Reverra t-il jamais la terre d'ailleurs, ou son embarcation lui servira t-elle de lieu de villégiature définitif désormais ?
Il tente à nouveau, par pur réflexe de joindre ses compagnons sur la petite radio du bord, sans succès.
Enclenchant dans le lecteur cd un enregistrement de la neuvième symphonie de Beethoven, il ferme les yeux et se laisse bercer par les notes qui s'envolent dans l'air froid. Une douce sérénité l’enveloppe délicatement.
C’est alors que la douleur s'empare de son corps avec une violence inouïe, le laissant sans la moindre force, le saisissant dans chaque membre…
Son corps se lance dans une danse spasmodique que rien ne semble pouvoir arrêter.
Il sait que la souffrance va aller en régressant d'ici quelques minutes ; en attendant il est cloué par ce mal qui le ronge et dans l’incapacité de réagir.
Peut-être devrait-il partager ce lourd secret avec ses amis après tout. Ils se connaissent depuis tellement d'années maintenant. Le seul « minuscule » problème serait la réaction des deux zigotos...
Pourquoi tenter le diable et risquer de devoir faire demi-tour, sous la pression commune, alors qu'il peut enfin réaliser un vieux rêve, très probablement son dernier.
Allongé sur le sol dans la cabine de son bateau, la douleur ne reflue pas, au contraire.
Les spasmes reculent, laissant place à l’immobilité.
Ses yeux brûlent d'une telle intensité qu'il a l'impression de regarder le soleil les yeux grands ouverts. Une douleur insupportable, qui lui vrille le cerveau et le mène à la frontière de la folie.
Il arrive pourtant à caresser le métal, froid, violent, de cet objet qu'il a pris avec lui, au cas où...
Un magnifique 357 magnum qui appartenait à son père, disparu il y a dix ans, terrassé lui aussi par un cancer généralisé. Bouffé de l’intérieur ; ça commence vraiment à devenir une histoire de famille. Un vrai cadeau génétique…
Caché sous son pull, il le garde précieusement en permanence contre lui.
Une balle. Mais par n’importe laquelle ! Une balle dum-dum. Pour un maximum de dégats. Autant faire les choses en grand !
Seule et unique porte de sortie si sa coquille de chair envahit par la vermine tient mal la houle.
Jack pourtant se refuse à l'utiliser. Après tout la vie est belle. Il est malade d'accord, mais vivre est un cadeau tellement précieux... Peut-on saccager ce présent sous l'unique raison de la souffrance ?
Jack ne sait pas ; son cerveau brumeux, aux couleurs du paysage qui l'entoure, n'arrive plus à réfléchir lucidement. Sa vue se brouille de larmes alors que la traversée n'en est qu'à son premier tiers. Il faut qu'il tienne à tout prix ! Voir Le Cap avec ses amis, et à ce moment leur avouer son secret caché, son ultime révélation. Une fois parvenus à destination, ils ne pourront que comprendre son silence, et l’accompagner.
La douleur parvenant à des sommets jamais atteints, il sombre dans l'inconscience, laissant le pilotage autoguidé du bateau faire son travail.
Quelques heures après il sort difficilement de son état comateux.
Il peut voir au travers du hublot que la nuit est tombée. Mais la tempête neigeuse qui continue de faire rage confère à la luminosité ambiante une pâleur surnaturelle désagréable.
Il se sent comme dans des limbes d'outre-tombe, même s’il n'a aucune idée de ce que sera finalement le terminus de son voyage. Il se le représente sous des formes diverses. Une chose est sure, il ne souffrira plus. Il retrouvera son état originel, redeviendra poussière.
Son corps n'arrive pas à bouger alors que la radio émet quelques crachotements intermittents.
Seul son bras gauche peut encore se mouvoir, avec lenteur toutefois.
Trois mois. Le verdict est on ne peut plus juste...
Le 15 Octobre dernier, le professeur qui l'avait reçu à l'hôpital, lui avait annoncé que les métastases étaient déjà bien installées dans son organisme et que la rémission totale était inenvisageable.
La chimiothérapie limiterait la rapide propagation des cellules mortelles, mais n'endiguerait pas la maladie.
Jack revoyait son père sur son lit de douleurs, juste avant sa mort. La lutte contre les nausées après chaque séance de chimio, hurlant de douleur dans les bras de l'infirmière qui s'occupait de lui. Ses cheveux tombaient par poignées.
Il refusait de vivre cela !
La radio de bord laissait entendre une voix par moment ; il lui semblait qu'on l'appelait par son prénom. Mais impossible de distinguer si c’est un homme ou une femme.
Sa vision floue devinait plus qu'elle ne voyait réellement les formes et objets qui l'entouraient désormais.
Seule sa main avait encore assez de vigueur pour reconnaître ce qu'elle touchait.
Quelle fulgurance bon sang !!!
D'une minute à l'autre, comme le lui avait dit le médecin, tout pouvait basculer.
Et c'était le cas bon sang !
Une déveine pareille ne pouvait arriver qu’à lui après tout, et de surcroit en plein océan.
Seul, dans l'impossibilité de bouger ou quasiment pas ! Impossible de joindre qui que ce soit.
Lentement il tente de remuer son bras gauche afin de le faire passer par dessus son corps.
Comme un fait exprès l'arme se trouve du côté droit...
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué !!!
Jack sent son corps se raidir petit à petit, le froid enveloppant ses membres un à un.
La douleur va et vient avec une telle régularité qu'il pourrait se croire sur une table de travail branché à un monitoring !
Mais tel un tsunami, chaque ressac est plus douloureux que le précédent.
Il pourrait tranquillement attendre que la faucheuse vienne le prendre sur son bateau, dans son extrême solitude.
Ne voyant désormais plus rien, il ne sait l'heure qu'il est ni depuis combien de temps il est à terre.
Par moment il perçoit encore vaguement le son de la radio ; la neige doit avoir cessé de tomber.
Son bras, pesant et gourd parvient à gagner quelques centimètres. L'heure se fait proche.
Jamais il ne verra l'Afrique du Sud et sa capitale législative Le Cap. Un vieux rêve qui s'enfuit, tout comme la vie qui doucement le mène aux frontières de son domaine.
Sa main gauche perçoit le corps métallique au travers du vêtement. Le cerveau et le corps ravagés par une secousse violente, il sent sa main gauche perdre de sa force, tout comme le bras qu'il sent inexorablement glisser, imperceptiblement.
Dans un effort souverain qui lui arrache un hurlement de rage il arrive à pivoter d'un ou deux centimètres sur la droite, ce qui permet à sa main de reprendre le terrain durement acquis. Son unique chance il le sait…
Ses doigts soulèvent doucement le pull à la recherche du métal. Une fois agrippé, le soulagement submerge Jack. Après tout la maladie ne l'aurait pas ! Lui seul décidait d'en finir et de la manière qu'il le souhaitait...
Ses paupières inertes ne l'empêchent pas de voir sa vie défiler comme sur un écran de cinéma.
Il ne sent plus du tout ses membres, une torpeur commençant à envahir rageusement son cerveau. Jack doit faire vite. La main salvatrice touche enfin la poignée de l'engin. Ne surtout pas la lâcher.
Dans un ultime effort il parvient à sortir le revolver de dessous le pull et à le positionner sur sa poitrine.
Son bras est de plus en plus faible, ses doigts affreusement pesants.
Il pense à ses amis à qui il ne peut dire au revoir, ou plutôt adieu...
Tous les trois sur le même océan et pourtant si éloignés les uns des autres.
Le canon dirigé vers la gorge, il n'a plus qu'une idée dans son cerveau froid et douloureux ; partir. Un aller simple en enfer, cette tombe où sévit une nuit noire et polaire où la douleur n'existe plus. Dormir et ne plus rêver.
Peut-être est-ce cela, après tout, la véritable liberté...
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13 décembre 2009 7 13 /12 /décembre /2009 11:31
Petite anecdote avant de lire les deux textes ci-dessous.
Le temps d'un pari, avec comme base commune : deux prénoms et un lieu (le cimetière).
Quelques heures durant, nos cerveaux moulinent et malaxent nos matières grises.
Un grand merci à Jean BEDROSSIAN, écrivain, avec qui j'ai pris un grand plaisir à cet exercice
Voici le résultat...

JACK & GLEN AU PAYS DES AMES PERDUES


Auteur : David LASSALLE


Jack sort tous les soirs, entre minuit et une heure. C'est son heure de prédilection depuis des années. Il aime y sentir le calme environnant, y voir la noirceur de la nuit. Toutes ces ombres créées par l'astre lunaire lui ouvrent comme de nouvelles voies.
Son pèlerinage quotidien le mène toujours vers cet endroit qui l'appelle désespérément. Le cimetière est fermé à cette heure ci, sauf pour lui qui sait déjouer la sécurité ridicule du lieu.
Il ne profane pas, oh non ! Ce n'est pas son truc.
Il est plutôt comme chez lui ici, il se sent bien. Personne pour l'emmerder, pour lui dire ce qu'il a à faire.
Le lecteur mp3 vissé sur les écoutilles, il écoute son groupe favori, Mayhem. Fan de black métal norvégien, le berceau du genre, Jack aime à s'identifier dans leur apparence extrême, morbide, sans toutefois partager la philosophie du groupe. C’est plus par provocation qu’il le fait et rien d’autre.
Du coup, il s'habille en noir des pieds à la tête, khôl noir autour des yeux, lèvres peintes en noir, croix inversée sur la joue et en pendentif ; bref le look du parfait taré suicidaire option violence gratuite, histoire de compléter le côté glauque...
Les gens n'osent pas le regarder. Tête baissée, un pas vers la droite ou la gauche pour mieux l'éviter, ils filent droits ces cons. Comme quoi l'apparence n'est qu'un rideau de futilité, une fumée que personne n’aime traverser.
Jack a quelques vices bien sur, mais rien de fondamentalement violent. Tout comme la croix inversée qu'il arbore, rien qu'un signe, un item dans lequel il ne croit pas, mais ça dérange son prochain, et ce n'est pas pour lui déplaire bien au contraire.
Arrivé dans la petite ruelle sombre qui borde le Quai de Jemmapes à Paris, il saute sur le muret grâce aux pierres poreuses qui lui permettent une prise facile et rapide.
Il se réceptionne tout en douceur, avec ses New-rock aux pieds.
Enfin, il se sent chez lui.
L'endroit, plongé dans le noir avec pour seule clarté la lumière blanche de la lune, l'apaise de tous ses maux.
Il en oublie presque son mal-être ici, plongé au cœur des ténèbres et du vide absolu.
L'astre brille de mille feux, rond comme un disque, la perfection même.
Sortant des vêtements de son sac à dos, il marche jusqu'à son sanctuaire personnel, en plein milieu du cimetière.
Là, il retrouve la petite pelle qu'il laisse toujours ici, et creuse un trou d'un diamètre et d'une profondeur suffisants pour y glisser sans gêne pantalons, chemises, et autres fringues qu’il aime à porter.
C'est le seul moyen pour les laisser s'imprégner de l'âme des morts après tout...
La seule manière de prendre un peu de la force, de la volonté de chacun des corps étendus ici.
Jack aime cette sensation. Après avoir laissé baigner dans la terre ses vêtements pendant quelques jours, les sortir de l’emballage protecteur, les retrouver et les porter de suite. Comme si il se dégageait de ceux-ci une sorte d’aura magique, bonne ou mauvaise, cadeau des âmes perdues.
Tout à son occupation, il croit entendre des frottements sur les gravillons qui bordent les allées de tombes.
Il s’arrête net dans son élan afin de porter un œil vers l’origine du bruit, mais ne voyant rien, il reprend son labeur avec plus d’empressement.
Par moment, se sentant épié, il décrit un demi-tour complet le cœur haletant, sentant comme une menace cachée dans l’ombre…
Mais après tout, avec son look, il ne risque pas grand-chose ! Si quelqu’un veut l’apeurer, cela va se retourner en un clin d’œil contre lui.
Son regard se porte sur une bouteille laissée là, surement pour porter un toast à un disparu. Il s’en empare, constate que ce bon vieux Glenfiddich a ravi son petit monde puisqu’il n’en reste plus une goutte.
La serrant dans sa main, il en casse l’extrémité d’un geste énergique afin d’obtenir un tesson ; sait-on jamais quel dingue peut trainer dans un lieu pareil la nuit… sauf que lui, dingue, il ne l’est pas. Juste romantique ou nostalgique, au choix.
Le crissement des semelles reprend sur le gravier, avec une nouvelle donne. Une respiration suffisamment forte pour flanquer une poussée d’adrénaline à faire pâlir d’envie un pilote de chasse.
Pour le coup il commence sérieusement à baliser.
C’est juste avant le hurlement ; un cri inhumain, bestial, témoignant d’une rage sans fin, d’une soif de vengeance trop longtemps contenue.
Pour le coup il s’oublie, et noie joyeusement ses fringues, autant celles qu’il porte que celles qu’il est sur le point d’enterrer.
Lâchant tout sur place, il se met à courir en se retournant sans cesse, le cœur battant à cent à l’heure. Alors qu’il ne sait dans quelle direction aller et que la peur prend possession de tout son être et de sa raison, il continue de courir à perdre haleine.
Ses vêtements souillés lui collent à la peau, son maquillage coule sous l’abondante transpiration.
Un deuxième hurlement se fait entendre, bien plus… proche !
Il sent son cœur défaillir. Sa gorge est nouée et s’étrangle elle-même dans un spasme douloureux.
Il commence à apercevoir une sortie possible à une centaine de mètres quand une glissade sur le gravier lui arrache un cri !
Il ne voit rien tellement l’angoisse et la peur foudroient et tétanisent toute son âme.
Troisième hurlement, si proche, si furieux. Il peut en sentir la fétide puanteur.
Il court, sentant sa jugulaire tendue à se rompre.
La serre qui l’attrape à la cheville lui fait vaciller la raison. Il se débat comme un fou, comme un damné.
Tout en sentant son corps s’étirer vers l’avant et que ses pieds se soulèvent du sol, il à simplement le temps de se dire que d’habitude personne ne l’emmerde, c’est lui qui fout la trouille.
Juste avant la chute, une micro seconde avant de toucher l’arrête saillante d’une pierre.
La douleur le submerge, la pierre le pénètre entre la deuxième et troisième cervicale, sectionnant sa source vitale.
Quel lieu idéal pour se reposer définitivement…
Cette fois, ses vêtements vont rester un bout de temps sous terre.
La main qui lui tient encore la cheville reste pétrifiée, tout comme son propriétaire dont le regard affolé se demande quoi faire.
Il le connait ce gamin depuis le temps qu’il vient faire son cirque dans le cimetière. Il le surveille pour vérifier qu’il ne fait pas de connerie.
Il voulait simplement lui foutre une trouille bleue, plaisanter, rien de plus.
Faire connaissance…
Sa main tremblante relâche le corps inerte de Jack.
Le vieux Glen se retourne, pour regagner son antre un peu plus loin dans le cimetière, l’esprit ravagé par l’accident…




TONNERRE POUR JACK ET GLEN

Auteur : Jean Bedrossian



La balade de Glen et Jack

Tu te rappelles l’endroit Jack ?
Oui, enfin presque !
Attend, tu es en train de me dire qu’on a fait 5 heures de route pour rien ?
Calme toi, je n’ai jamais dit une chose pareille !
Tu te fiches de moi ?
Tu crois ? mais non, j’en suis incapable ! Allez détend toi, tu emets des ondes négatives.
Encore heureux qu’il fasse beau, j’aurais pas apprécié ta ballade sous la pluie.
Et lui ? tu crois que ça lui plait de dormir six pieds sous terre ?
Des pieds ? ça fait combien en mètres ?
J’en sais rien ! Laisse tomber, c’est pas important.

Pinaise de pinaise, j’aime pas les cimetieres. Tu me fais venir ici la nuit, je prends mes jambes à mon cou.
Tu m’emmerdes avec tes pinaises ! Je ne te savais pas trouillard !
Quoi ? repete moi ça encore une fois et je te fais avaler ton dentier !
Ah Ah ! arrete de me faire rire. Suis moi en silence plutôt ! Faut respecter les morts dans un cimetiere. Mais, tu t’en fous ! t’es un un blasphémateur !
T’es toujours obligé de me faire lourdement sentir que Môssieur a fait des études ? seulement t’as besoin d’un manuel pour te tenir la main !

Attend, je reflechis ! c’est à droite ou à gauche ? La dernière fois, on est allé à gauche, et on s’est paumé. Allez, on va à droite !

Glen et Jack était de meme taille mais Jack était un peu plus corpulent. Les deux hommes avaient une demarche chaloupée, comme si un nerf récalcitrant était coincée au bas de leurs dos. Jack avait peu de cheveux, sans être chauve tandis que glen adoptait une coupe courte qui le faisait ressembler à un para. Ils avançaient lentement dans les allées du cimetiere, essayant de se reperer avec les couleurs des differents carrés. Ils avaient pas mal de points communs et le principal d’entre eux concernait leurs vertebres. L5-S1 pour Jack et L4-L5 pour Glen. Cela expliquait la position de leurs corps qui leur donnaient une silhouette un peu bizarre. Mais pour l’heure, c’était là le cadet de leur souci. Ils etaient bel et bien perdu dans ce grand cimetiere et ils pousserent un soupir de soulagement en voyant un homme un peu plus loin qui pourrait sans doute les renseigner.

Bonjour l’ami, vous pouvez nous indiquer la tombe de Scott ?
Qu’est ce qu’y veulent les deux comiques ? suis pas le gardien du temple moi
Connard, c’est pas un temple et tu sers à quoi si tu sais pas renseigner les visiteurs
Ah monsieur fait le mariole … t’avais qu’a te renseigner à l’accueil.
T’as trente secondes pour répondre, apres je repond de rien !
Tu sais pas qui je suis ? je suis un pékin comme toi qui vient mettre une fleur sur la tombe d’un pote. Tiens t’as meme pas de fleurs toi !
Allez dégage ! tu me mets fais perdre mon temps

Les deux compéres se regarderent apres cet echange un peu vif mais ils n’étaient pas plus avancés. Ils leverent en meme temps la tete vers le ciel et celui-ci était d’une gris présageant un orage violent. Ils déciderent de se séparer pour trouver la tombe ….. L’orage arriva brutalement et la pluie tomba avec une violence inouie. Dans ce cimetiere, le tonnerre grondait et les eclairs zébraient le ciel. Glen chercha Jack du regard mais ne l’aperçut pas. Il se mit vite à l’abri sous un grand arbre mais il se rappela le danger que cela représentait si la foudre s’y abattait. Il quitta à regret son abri provisoire et marcha vers la sortie du cimetiere, où il pourrait se mettre à couvert. Il ne pensait plus du tout à Jack. Soudain, il entendit des bruits de pas marteler le sol derriere lui. Instinctivement, il se mit à courir et il sentit alors la sueur glacée couler le long de son dos. Il était seul dans ce cimetiere, et on le poursuivait. Il n’osait pas regarder derriere lui et il accelera sa course eperdue, persuadé de sa fin proche s’il ne parvenait pas à s’enfuir. Le martelement se rapprochait dangereusement et il se retenait pour ne pas pousser un hurlement de terreur. Il en avait completement oublié ses douleurs lombaires, mu uniquement par l’instinct de survie.

Il parvint enfin à la sortie du cimetiere où l’attendait Jack, fumant tranquillement une cigarette.

Depeche toi, Glen ! ils sont juste derriere toi !
Fais pas le con, on fonce à la bagnole !
Pinaise de pinaise ! on dirait que tu as vu le Diable !
Essouflé et sans arreter sa course, Glen se précipita vers la voiture. Il chercha les clés dans sa poche mais il ne les trouva pas.
Il se retourna pour la premiere fois depuis sa course echevelée, les cheveux dressés sur la tête.
Il n’y avait que Jack qui venait vers lui, un fou rire incontrolable secouant son corps !!

T’es un vrai trouillard, Glen !
Ta gueule, répondit celui-ci
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  • : Ce site est consacré à la fibromyalgie et tout ce qui tourne autour de cette pathologie si douloureuse et du handicap qu'elle génère. Un des buts est d'en partager les connaissances et les conséquences souvent désastreuses qu'elle a à tous les niveaux de la vie. La fibromyalgie nous concerne TOUS, et de plus en plus ; elle est en passe de devenir un véritable phénomène de société, un problème de santé publique si aucune solution n'est trouvée rapidement. 3 millions d'enfants, de femmes, d'hommes, et sans doute davantage en raison d’erreurs chroniques de diagnostics et de l'aveuglement de certains médecins, en sont atteints en France, pays des droits de l'homme qui pourtant étouffe en permanence cette maladie handicapante et ignore de manière brutale les fibromyalgiques et les répercussions ultra-violentes que cette maladie ô combien douloureuse a sur les malades. On persiste à la qualifier de maladie nouvelle qui n'aurait que quelques dizaines d'années... C'est pourtant ignorer le fait qu'on en parle déjà au début du 19e siècle... le nom a évolué au bon vouloir des médecins, mais la maladie reste la même et provoque toujours plus de dégâts...
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  • Serial lecteur, musicophile invétéré, j'aime également plonger sur une page blanche et lui donner vie... la maladie n'est pas une finalité, elle est un renouveau qu'il faut apprivoiser.
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  Article, extraits & avis des lecteurs : http://lunaire-iris-des-sens.over-blog.fr/article-fibromyalgie-renaud-hantson-114281522.html 

 

 

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