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Ce site est consacré à la fibromyalgie et tout ce qui tourne autour de cette pathologie si douloureuse et du handicap qu'elle génère. Un des buts est d'en partager les connaissances et les conséquences souvent désastreuses qu'elle a à tous les niveaux de la vie. La fibromyalgie nous concerne TOUS, et de plus en plus ; elle est en passe de devenir un véritable phénomène de société, un problème de santé publique si aucune solution n'est trouvée rapidement. 3 millions d'enfants, de femmes, d'hommes, et sans doute davantage en raison d’erreurs chroniques de diagnostics et de l'aveuglement de certains médecins, en sont atteints en France, pays des droits de l'homme qui pourtant étouffe en permanence cette maladie handicapante et ignore de manière brutale les fibromyalgiques et les répercussions ultra-violentes que cette maladie ô combien douloureuse a sur les malades. On persiste à la qualifier de maladie nouvelle qui n'aurait que quelques dizaines d'années... C'est pourtant ignorer le fait qu'on en parle déjà au début du 19e siècle... le nom a évolué au bon vouloir des médecins, mais la maladie reste la même et provoque toujours plus de dégâts...

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Glen, Jack & Tarja

Comme la fois précédente, une base commune : Glen, Jack,  Tarja, bateau, balle, codéine.
A partir de ces mots, voici trois histoires brodées différemment...





un p'tit café?

de  Christine LAVERNE



- Allez les gars, c’est l’heure ! Faut y aller maintenant…

Tarja reposa sa tasse. Elle y avait à peine trempé les lèvres. Il y avait comme une tension palpable, le genre de truc énervant qui noue l’estomac ou qui donne l’impression d’avaler du papier de verre alors qu’on essaie péniblement de déglutir sa salive. Elle leva les yeux, regarda ses deux acolytes. Glen et Jack. Ou Jack et Glen.
Plus dissemblables, c’était difficile à trouver. Un grand, un petit. Un viking au teint clair et aux yeux bleus, un brun au teint mat et aux yeux noirs. Mais à force de dire « Glen et Jack » on ne savait plus trop qui était qui. De toute manière, ils faisaient la paire et l’un n’allait jamais sans l’autre. Deux pour le prix d’un. Connus de tous dans le milieu. Jack et Glen ? Deux anguilles insaisissables, autant dire Thomas et Crown, Hudson et Hawk ou Arsène et Lupin.
Ils posèrent leur tasse à leur tour. Vide.
Excellente idée d’avoir amené cette bouteille thermos pleine de café.
- Ah la vache, qu’est-ce qu’il est amer! fit Jack avec une grimace.
- J’allais le dire ! T’y as pas été de main morte sur la dose, hein ! ricana Glen.
- Faut ce qu’il faut pour rester éveillés…On a du boulot ! On se met synchro les mecs.

Tarja donna le top en regardant sa montre. Des semaines de préparation, ce n’était pas le moment de foirer pour une poignée de minutes en moins ou en trop. Ce ne serait pas le casse du siècle, mais ce ne serait pas trop mal. Elle enfila sa cagoule, ne laissant plus apparaître que ses yeux. Puis se leva.
Comme à chaque fois elle sentit les regards peser sur sa silhouette. Ancienne enfant de la balle, elle en avait gardé une silhouette harmonieuse, des muscles déliés, et des mouvements félins. Un sacré atout dans ce milieu où il fallait savoir s’imposer. Surtout quand on est une femme. Surtout quand on vient proposer le casse sinon du siècle, mais au moins de la décennie. Et sans grand risque que quiconque porte plainte. Une arrière-boutique de receleur, avec quelques belles poignées de diamants volés, de la plus belle eau, et de carats très facilement monnayables.
Les voleurs volés ! Quand elle était venue leur apporter l’affaire sur un plateau, les deux lascars en étaient restés bouche bée avant d’éclater de rire. Ouais ! Pour une idée, c’était une sacrément bonne idée !
Vêtus de sombre, harnachés de sacs à dos, ils quittèrent le van aménagé en poste d’observation pour se diriger vers la clôture. Quelques regards furtifs à gauche et à droite, coups de cisaille, ils se faufilèrent dans la cour. Pas de chien. Pas de gardien pour l’instant, il ne passerait pour sa ronde que dans une trentaine de minutes. L’arrière-boutique était dans un entrepôt désaffecté, en pleine zone vouée à une démolition proche. Le gang adverse n’avait aucune raison de se méfier. C’est que Tarja avait affirmé de sa voix paisible, mais pleine d’assurance. Plongeant ses yeux dans ceux de Glen puis de Jack pour bien leur faire comprendre qu’elle savait de quoi elle parlait.
Quelques dizaines de mètres à parcourir, puis la porte.
- A toi de jouer Glen. Tarja se poussa pour laisser la place
- Ah non, moi c’est Jack ! T’inquiète, poulette, je vais te l’ouvrir cette porte…

Dans la cour, l’ombre des arbres jouait à cache-cache avec la lune décroissante. Ce quartier était d’une sinistre tranquillité. Le moindre bruit avait des allures de cor de chasse sonnant l’hallali. Mais Jack était un pro. La porte s’ouvrit sans même un grincement.
- Super ! Bon… l’est où le coffre ?

La pièce était vaste et poussiéreuse, on voyait nettement les zones où des pas avaient piétiné et piétiné encore. Là. Mur gauche.
Glen étouffa un bâillement. Crévindiou, c’était pas le moment de flancher !
- Arrête de bailler sombre buse, tu me fais bailler aussi. Jack fit entendre un craquement de mâchoire, vieux reliquat d’un déboitement du maxillaire après quelques coups de poing entre « amis ».
- J’y peux rien, moi ! j’suis crevé, c’est tout ! Glen clignait des yeux, mais se concentra sur l’ouverture du coffre. Et hop ! Finger in ze nose comme on dit…
- Ouais, t’es l’meilleur. Jack tituba un peu, se rattrapa à l’épaule de Glen. P’tain, j’sais pas c’que j’ai, mais j’me sens pas très bien.
- Hé ho… remue-toi un peu, amène ton sac au lieu de roupiller !

Glen puisait dans le coffre-fort, sortant des poignées de petits cailloux à l’aspect savonneux. Jack lui tendit un des sacs pour le remplir. Glen se retournant vers l’ouverture du coffre se cogna la tête.
- Bordel ! J’tiens plus d’bout ! C’est quoi c’t’embrouille ?

Tarja se rapprocha des deux comparses.
- c’est rien… restez cools… ça va passer….

Ils tournèrent la tête pour la regarder. Derrière elle s’allumèrent de puissants spots lumineux.
- Oh ! Tarja ! t’as une auréole ? ricana Glen avant de s’écrouler puis de se mettre à ronfler.
- Plus personne ne bouge ! hurla une voix semblant sortir de partout à la fois et certainement d’un portevoix. Rendez-vous sans faire d’histoire !
- Tarj….fit Jack à son tour avant de s’interrompre. Espèce de garce ! Tu nous as menés en bateau, hein ?

Il ne tenait déjà plus sur ses jambes qui se dérobèrent lâchement. Puis il ferma les yeux avec une dernière mimique stupéfiée. Son ronflement vint se joindre à celui de Glen.

Tarja les repoussa du bout du pied. La porte fut poussée sans ménagement, trois hommes entrèrent. L’un d’entre eux se dirigea vers Tarja :
- Beau boulot Lieutenant ! Belle infiltration ! Même pas besoin de leur passer les menottes. Ca c’est du flagrant délit comme je les aime.
- Moi aussi, Commandant, moi aussi… répondit-elle. Le café à la codéine, c’est quand même une belle invention, hein ?




Panique à bord

de Jean BEDROSSIAN



Glen observa son visage et sa silhouette dans le miroir près de la porte. Il portait un jean délavé et une veste noire en cuir sur un sweat polaire noir également. Ce soir, il avait preféré les bottes noires elles aussi dont les talons claquaient sur le bitume. Sa barbe de trois jours lui donnait un air particulier sous ses lunettes noires de marques. Il avait compris que certaines femmes le trouvaient très sexy ainsi, et il en jouait assez régulièrement. Il préférait adopter un regard indifférent à ce qui l’entourait car les femmes aimaient les hommes avec une touche de mystère. Seulement, il savait qu’il ne devait pas ouvrir la bouche lorsqu’il essayait d’aborder une femme car le charme était rompu brutalement. Enfin prêt, il sortit en refermant la porte à clés de l’appartement dans cet immeuble de seconde catégorie. Il descendit rapidement les marches des deux étages et il alluma une cigarette dès qu’il fut dans la rue. Il regarda à droite et à gauche mais il n’aperçut pas l’ami qui devait le prendre en voiture au passage.
─ Pas foutu d’être à l’heure ! Pinaise de pinaise, je peux lui répéter mille fois, Jack est incapable de se rappeler quand on doit se retrouver !
Il écarquilla les yeux de stupeur en voyant la vieille toyota blanche s’arrêter juste devant lui. L’homme qui était au volant avait un grand sourire qui illuminait son visage.
─ Hello, Glen ! Tu te rends compte, je suis pile poil à l’heure !
─ Et alors, lui répondit Glen d’un ton glacial. Tu devrais essayer de t’y tenir les prochaines fois.
L’homme aux bottes noires fit alors le tour de la voiture pour s’installer au siège passager. Il observa son ami et secoua la tête d’un air déçu !
─ Où est-ce que tu crois qu’on va, Jack ? A l’opéra ?
─ Ben quoi ? C’est une super tenue de camouflage un costard et une cravate ?
─ Ouais ! Et t’as prévu les ballerines si on doit se carapater en quatrième vitesse ?
Jack resta muet tout en ouvrant bien grands les yeux et la bouche, il ne comprenait rien à rien. Il mit rapidement le contact et démarra pour aller vers le port. Il espérait qu’il trouverait facilement le bateau à bord duquel les deux hommes se rendaient. Il y avait peu de voiture à cette heure tardive de la nuit et ils arrivèrent rapidement à destination. Ils avaient décidé de garer la voiture assez loin du bateau pour ne pas éveiller l’attention des rares passants.

Jack et Glen parcoururent la courte distance en quelques minutes et ils montèrent sur la passerelle qui donnait accès au bateau. Là, un grand gaillard musclé leur barra le passage.
─ Z’êtes qui vous ? leur demanda-t-il.
─ Lui, c’est Jack. Moi c’est Glen.
─ Jack Daniels et Glen Fiddich ? Vous vous foutez de ma gueule les marioles ? répondit le garde en éclatant d’un rire sonore.
─ T’as combien de dent, lui demanda Glen en serrant les lèvres pour se contrôler.
─ Quoi ?
─ T’es assez jeune pour en avoir trente deux. T’en veux combien en moins ?
Le ton de Glen était glacial et le rire de leur interlocuteur cessa instantanément. Il leur demanda qui les avait conviés.
─ C’est Ta …. Ta …. Ta .. Essaya d’articuler Jack, qui bafouillait rien qu’en penser à cette femme splendide.
─ Tarja, continua Glen. Si tu rigoles, je te fais sauter deux dents direct, précisa-t-il au garde.
Celui ouvrit la porte et s’écarta pour les laisser entrer. Le nom de Tarja avait le pouvoir d’ouvrir beaucoup de portes.

Dans la grande cabine du bateau, il y avait une dizaine d’hommes et moitié moins de femmes. Jack en voyant ces femmes en robe de soirée fendues tout le long de leurs cuisses, ressentit des élancements dans sa tête, il essuya d’un revers de main la sueur qui commençait à perler sur son front. Une femme s’approcha rapidement des deux nouveaux arrivants et les observa attentivement.
─ Glen le mal rasé et Jack le Dandy, dit-elle en souriant.
─ Hello, Princesse ! Tu es plus belle à chaque fois que je te vois, lui répondit Glen.
─ He .. He … He … He .. LLO ! Ta Ta Ta Ta
─ Toujours émotif, mon petit lapin. Tarja avait du mal à cacher son début de fou rire. Dès que Jack parlait à une femme, il ne pouvait s’empêcher de bégayer.
─ Nan ! C’est la Co co co co co …
─ Merde, le coupa Glen. T’es passé à la coco ? Tu vas te bousiller le pif à sniffer comme un goret.
─ Nan ! C’est la co co co .. dé dé dé ..
─ Ine ! Codéine, termina Tarja à sa place.
─ T’en as besoin pourquoi ? l’interrogea Glen.
─ Pour mon dos, annonça Jack d’une traite. Il fut surpris de prononcer ses mots sans ânonner et il en ressentit une grande fierté.
─ Bah alors, mon petit Jack ! Je t’impressionne plus puisque tu articules sans problèmes. Attends, je vais te montrer mes jambes jusqu’à la cuisse ! Dit Tarja en éclatant de rire.
─ Nannnnn ! hurla Jack, conscient qu’il ne pourrait plus contrôler sa salive en postillonnant tout ce qui se trouverait devant lui.
Le cri de Jack fit se retourner tous les autres convives de cette soirée particulière. Les hommes et les femmes avaient une coupe de champagne à la main et ils s’activaient autour du buffet dont il émanait d’agréables saveurs.

Glen s’approcha de Jack et il fit un clin d’œil à Tarja, signifiant ainsi qu’il la reverrait plus tard.
─ Allez Jack ! On n’est pas ici pour faire le joli cœur.
─ Ce n’est pas juste, Glen ! Pour une fois que j’avais l’occasion de séduire une de ces splendides créatures faites pour la sensualité …
─ Dis donc Coco, t’es en voie de guérison on dirait. Voila que tu penses aux femmes sans co co co … deine !
Jack jeta un regard noir à son compagnon mais à la manière dont celui-ci le toisait, il préféra éclater de rire. Les deux hommes s’éloignèrent donc des autres invités et échangèrent quelques mots à voix basse. Jack écarquilla les yeux de stupeur n’en croyant pas ses oreilles.
─ T’es sérieux là ? Demanda-t-il.
─ On ne peut pas l’être plus, répondit Glen.
─ On va jouer à la balle ? T’as encore revu ton ex-femme toi ! Ca te donne à chaque fois des idées bizarres.
─ Je me demande où j’ai bien pu dégotter un équipier comme toi ! Tu croyais qu’on est venu pour jouer au ping-pong ? Au basket-ball ? Pinaise, réveille-toi mon gars !
─ Tu veux vraiment faire un sale coup pareil à Tarja ? Elle t’arrachera les yeux après !
─ T’inquiète pas, je sais parler aux femmes, et pas besoin de …
─ Ouais, bon ça va ! Et dire que tu l’appelais ton bijou romantique !
─ Et alors ? C’est bien pour mes folies qu’elle m’aime toujours ! Prêt ?
Jack fit un signe de tête pour faire comprendre qu’ils pouvaient passer à l’action, mais son regard noir masquait mal sa colère.

Sans dire un mot, les deux hommes passèrent rapidement une main dans le dos sous leurs vestes et ils en sortirent une arme de poing. Ils se tournèrent en même temps et visèrent toutes les lampes, plongeant la grande cabine dans le noir le plus complet. Des cris de panique fusèrent de toutes parts tandis que les hommes et les femmes se précipitaient vers la passerelle.
Tarja se tenait au milieu de la salle, observant de ses yeux nyctalopes les deux hommes qui venaient de ruiner l’organisation de sa soirée.
─ Pourquoi Glen ? Demanda-t-elle.
─ Tu mérites mieux que tous ces dépravés qui ont besoin de toi pour leur cocaïne.
─ Que comptes-tu faire maintenant ?
─ On dépose Jack et on fait un tour ensemble, toi et moi ! Qu’en penses-tu mon bijou romantique ?
─ Tu es incorrigible, Glen ! Mais ça me tente bien ……
─ Mais je n’ai pas envie de rester seul, pleurnicha Jack !
─ Co co co co …furent les mots de Tarja et Glen qui éclatèrent de rire.





La Traversée

de David LASSALLE



06 Janvier 1998

Depuis qu'ils ont pris la mer, Jack, Glen, et Tarja, se trouvent enfouis sous des trombes de flocons neigeux, aussi doux et moelleux que mortels...
Ils ont décidé quelques jours plus tôt de tenter un pari fou.
Partir en bateau de Gosport, à la pointe sud de l’Angleterre, juste en face de l’île de Wight, pour rallier Le Cap, en Afrique du Sud.
Un périple plus que dangereux en hiver. Le froid est d'une rare intensité cette année.
Cela diminue considérablement la capacité à avoir de promptes réactions en cas de nécessité.
Chacun vogue sur sa propre embarcation, un catamaran de taille identique pour les trois amis.
Tarja, 42 ans est une habituée de l'océan. Elle vit sur la côte d'Opale, au bord de la grande bleue, elle aime entendre le mugissement des vagues lorsque le ciel devient sombre et que le soleil ne parvient à traverser cet opaque manteau nuageux.
Glen, 43 ans, vient de l'opposé, là où les chaînes montagneuses s'étendent à perte de vue.
Solitaire dans l'âme, il aime se réfugier dans les massifs, après des heures de marche sur les sentiers pentus de ces montagnes dont il est éperdument amoureux.
Jack, 40 ans, vit à Bruges, délicieuse ville belge, surnommée « la petite Venise du nord ».
Il est guide accompagnateur durant la saison touristique pour faire découvrir les merveilles de sa ville et des alentours. Et la période de tourisme dure environ douze mois par an là-bas…
Seul point noir à ce tableau, Jack a un cancer. Diagnostiqué sur le tard, il sait qu'il est en phase terminale et qu'il en a pour trois mois tout au plus. Enfin, trois mois... à la dernière consultation... Mais ses amis ne le savent pas. Il n'en laisse rien paraître non plus.
C'est lui qui est l'initiateur du projet. Un rêve de gosse qu'il veut absolument accomplir avant son grand et ultime voyage.
Ils se connaissent depuis l'enfance, ayant passé leurs tendres années dans la région parisienne.
Leur passion commune pour l’océan les a toujours rapproché.
Cela fait maintenant deux jours qu'ils ont embarqué.
Comme par hasard la blancheur laiteuse de la neige se fait de plus en plus dense, rendant toute transmission radio impossible.
Le bateau file sur l'eau, glissant sur ce sol lisse. Cela donne une dimension quasi surnaturelle au paysage. Si toutefois on peut nommer paysage une étendue d’eau avec une vue limitée à un mur de neige.
Il a pris avec lui quelques boites de médicaments à base de codéine, en plus de son traitement habituel pour soulager l'inévitable...
Mais à quoi bon prendre un traitement anticancéreux quand l’espoir n’est plus de la partie ?
Quelques enregistrements de musique classique traînent de ci de là dans la cabine. La musique l'apaise, et surtout le rend heureux.
Et en cette période de solitude, il en a grandement besoin.
La traversée, il l'avait imaginée avec un temps plus clément. Certes c'est le plein hiver. De plus il n'a pas trop le choix de la saison pour cet évènement si particulier, vu qu'il ne verra probablement pas d'autre printemps se lever.
Mais l’hiver pourrait se résumer à un temps glacial, un ciel bleu à perte de vue illuminé par un soleil radieux.
Reverra t-il jamais la terre d'ailleurs, ou son embarcation lui servira t-elle de lieu de villégiature définitif désormais ?
Il tente à nouveau, par pur réflexe de joindre ses compagnons sur la petite radio du bord, sans succès.
Enclenchant dans le lecteur cd un enregistrement de la neuvième symphonie de Beethoven, il ferme les yeux et se laisse bercer par les notes qui s'envolent dans l'air froid. Une douce sérénité l’enveloppe délicatement.
C’est alors que la douleur s'empare de son corps avec une violence inouïe, le laissant sans la moindre force, le saisissant dans chaque membre…
Son corps se lance dans une danse spasmodique que rien ne semble pouvoir arrêter.
Il sait que la souffrance va aller en régressant d'ici quelques minutes ; en attendant il est cloué par ce mal qui le ronge et dans l’incapacité de réagir.
Peut-être devrait-il partager ce lourd secret avec ses amis après tout. Ils se connaissent depuis tellement d'années maintenant. Le seul « minuscule » problème serait la réaction des deux zigotos...
Pourquoi tenter le diable et risquer de devoir faire demi-tour, sous la pression commune, alors qu'il peut enfin réaliser un vieux rêve, très probablement son dernier.
Allongé sur le sol dans la cabine de son bateau, la douleur ne reflue pas, au contraire.
Les spasmes reculent, laissant place à l’immobilité.
Ses yeux brûlent d'une telle intensité qu'il a l'impression de regarder le soleil les yeux grands ouverts. Une douleur insupportable, qui lui vrille le cerveau et le mène à la frontière de la folie.
Il arrive pourtant à caresser le métal, froid, violent, de cet objet qu'il a pris avec lui, au cas où...
Un magnifique 357 magnum qui appartenait à son père, disparu il y a dix ans, terrassé lui aussi par un cancer généralisé. Bouffé de l’intérieur ; ça commence vraiment à devenir une histoire de famille. Un vrai cadeau génétique…
Caché sous son pull, il le garde précieusement en permanence contre lui.
Une balle. Mais par n’importe laquelle ! Une balle dum-dum. Pour un maximum de dégats. Autant faire les choses en grand !
Seule et unique porte de sortie si sa coquille de chair envahit par la vermine tient mal la houle.
Jack pourtant se refuse à l'utiliser. Après tout la vie est belle. Il est malade d'accord, mais vivre est un cadeau tellement précieux... Peut-on saccager ce présent sous l'unique raison de la souffrance ?
Jack ne sait pas ; son cerveau brumeux, aux couleurs du paysage qui l'entoure, n'arrive plus à réfléchir lucidement. Sa vue se brouille de larmes alors que la traversée n'en est qu'à son premier tiers. Il faut qu'il tienne à tout prix ! Voir Le Cap avec ses amis, et à ce moment leur avouer son secret caché, son ultime révélation. Une fois parvenus à destination, ils ne pourront que comprendre son silence, et l’accompagner.
La douleur parvenant à des sommets jamais atteints, il sombre dans l'inconscience, laissant le pilotage autoguidé du bateau faire son travail.
Quelques heures après il sort difficilement de son état comateux.
Il peut voir au travers du hublot que la nuit est tombée. Mais la tempête neigeuse qui continue de faire rage confère à la luminosité ambiante une pâleur surnaturelle désagréable.
Il se sent comme dans des limbes d'outre-tombe, même s’il n'a aucune idée de ce que sera finalement le terminus de son voyage. Il se le représente sous des formes diverses. Une chose est sure, il ne souffrira plus. Il retrouvera son état originel, redeviendra poussière.
Son corps n'arrive pas à bouger alors que la radio émet quelques crachotements intermittents.
Seul son bras gauche peut encore se mouvoir, avec lenteur toutefois.
Trois mois. Le verdict est on ne peut plus juste...
Le 15 Octobre dernier, le professeur qui l'avait reçu à l'hôpital, lui avait annoncé que les métastases étaient déjà bien installées dans son organisme et que la rémission totale était inenvisageable.
La chimiothérapie limiterait la rapide propagation des cellules mortelles, mais n'endiguerait pas la maladie.
Jack revoyait son père sur son lit de douleurs, juste avant sa mort. La lutte contre les nausées après chaque séance de chimio, hurlant de douleur dans les bras de l'infirmière qui s'occupait de lui. Ses cheveux tombaient par poignées.
Il refusait de vivre cela !
La radio de bord laissait entendre une voix par moment ; il lui semblait qu'on l'appelait par son prénom. Mais impossible de distinguer si c’est un homme ou une femme.
Sa vision floue devinait plus qu'elle ne voyait réellement les formes et objets qui l'entouraient désormais.
Seule sa main avait encore assez de vigueur pour reconnaître ce qu'elle touchait.
Quelle fulgurance bon sang !!!
D'une minute à l'autre, comme le lui avait dit le médecin, tout pouvait basculer.
Et c'était le cas bon sang !
Une déveine pareille ne pouvait arriver qu’à lui après tout, et de surcroit en plein océan.
Seul, dans l'impossibilité de bouger ou quasiment pas ! Impossible de joindre qui que ce soit.
Lentement il tente de remuer son bras gauche afin de le faire passer par dessus son corps.
Comme un fait exprès l'arme se trouve du côté droit...
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué !!!
Jack sent son corps se raidir petit à petit, le froid enveloppant ses membres un à un.
La douleur va et vient avec une telle régularité qu'il pourrait se croire sur une table de travail branché à un monitoring !
Mais tel un tsunami, chaque ressac est plus douloureux que le précédent.
Il pourrait tranquillement attendre que la faucheuse vienne le prendre sur son bateau, dans son extrême solitude.
Ne voyant désormais plus rien, il ne sait l'heure qu'il est ni depuis combien de temps il est à terre.
Par moment il perçoit encore vaguement le son de la radio ; la neige doit avoir cessé de tomber.
Son bras, pesant et gourd parvient à gagner quelques centimètres. L'heure se fait proche.
Jamais il ne verra l'Afrique du Sud et sa capitale législative Le Cap. Un vieux rêve qui s'enfuit, tout comme la vie qui doucement le mène aux frontières de son domaine.
Sa main gauche perçoit le corps métallique au travers du vêtement. Le cerveau et le corps ravagés par une secousse violente, il sent sa main gauche perdre de sa force, tout comme le bras qu'il sent inexorablement glisser, imperceptiblement.
Dans un effort souverain qui lui arrache un hurlement de rage il arrive à pivoter d'un ou deux centimètres sur la droite, ce qui permet à sa main de reprendre le terrain durement acquis. Son unique chance il le sait…
Ses doigts soulèvent doucement le pull à la recherche du métal. Une fois agrippé, le soulagement submerge Jack. Après tout la maladie ne l'aurait pas ! Lui seul décidait d'en finir et de la manière qu'il le souhaitait...
Ses paupières inertes ne l'empêchent pas de voir sa vie défiler comme sur un écran de cinéma.
Il ne sent plus du tout ses membres, une torpeur commençant à envahir rageusement son cerveau. Jack doit faire vite. La main salvatrice touche enfin la poignée de l'engin. Ne surtout pas la lâcher.
Dans un ultime effort il parvient à sortir le revolver de dessous le pull et à le positionner sur sa poitrine.
Son bras est de plus en plus faible, ses doigts affreusement pesants.
Il pense à ses amis à qui il ne peut dire au revoir, ou plutôt adieu...
Tous les trois sur le même océan et pourtant si éloignés les uns des autres.
Le canon dirigé vers la gorge, il n'a plus qu'une idée dans son cerveau froid et douloureux ; partir. Un aller simple en enfer, cette tombe où sévit une nuit noire et polaire où la douleur n'existe plus. Dormir et ne plus rêver.
Peut-être est-ce cela, après tout, la véritable liberté...
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