Ce site est consacré à la fibromyalgie et tout ce qui tourne autour de cette pathologie si douloureuse et du handicap qu'elle génère. Un des buts est d'en partager les connaissances et les conséquences souvent désastreuses qu'elle a à tous les niveaux de la vie. La fibromyalgie nous concerne TOUS, et de plus en plus ; elle est en passe de devenir un véritable phénomène de société, un problème de santé publique si aucune solution n'est trouvée rapidement. 3 millions d'enfants, de femmes, d'hommes, et sans doute davantage en raison d’erreurs chroniques de diagnostics et de l'aveuglement de certains médecins, en sont atteints en France, pays des droits de l'homme qui pourtant étouffe en permanence cette maladie handicapante et ignore de manière brutale les fibromyalgiques et les répercussions ultra-violentes que cette maladie ô combien douloureuse a sur les malades. On persiste à la qualifier de maladie nouvelle qui n'aurait que quelques dizaines d'années... C'est pourtant ignorer le fait qu'on en parle déjà au début du 19e siècle... le nom a évolué au bon vouloir des médecins, mais la maladie reste la même et provoque toujours plus de dégâts...
Petit challenge amical, comme d'habitude, avec nos trois héros récurrents Jack, Glen et Tarja ; le
théâtre comme décor ; et quatre mots à placer :
- glaçon
- camomille
- dentelle
- flingue.
Cette fois, nous sommes 4 (le nombre augmente !)
LA DOUCE CHALEUR DU FOUR...
Par Christine LAVERNE
La douce chaleur du four….
- Tarja ? Tarja ? Tu peux me dire ce qu’on est venus faire ici, hein ?
Glen, regardant autour de lui avec des yeux écarquillés, n’avait pas l’air de se sentir très à l’aise. Il se refusait à poser sa flûte de champagne vide, cela occupait sa main droite tandis que
la gauche tapotait nerveusement le coude de sa compagne.
- Glen, mon grand, relax ! Nous sommes au théâtre, entre personnes de bonne compagnie, pour passer un agréable moment. Tout va bien…
- Oui mais là, j’ai l’air d’un pingouin ! dit-il en fixant d’un air songeur le bout de ses Derby Rautureau. Pingouin de luxe mais pingouin quand même.
- Mais non, tu es très beau. Ou plutôt : nous sommes très beaux, n’est-ce pas Jack ?
- Hein ? Quoi ? Oui ?? Oui !! Nous sommes les plus beaux endimanchés de la salle c’est sûr ! Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour soutenir un pote.
Les trois comparses n’avaient pu refuser l’invitation de Jean-Charles Delaplanche, leur ami de longue date. Un de ses textes était enfin joué sur scène, reconnaissance et célébrité étaient
peut-être au bout des trois actes, dans une poignée d’heures. La salle de réception bruissait de joyeux murmures, d’éclats de rire, de retrouvailles autour d’un verre avant le début de la
représentation. Tarja repéra quelques journalistes locaux faisant bande à part, entre professionnels de la profession bien décidés à rester incorruptibles.
- Attendez-moi quelques minutes, je vais aller saluer mes collègues. Glen, c’est ta quatrième flûte de champagne, tu devrais peut-être passer à la camomille non ? dit-elle avec un petit sourire
amusé.
Tandis qu’elle s’éloignait, Jack la regarda fendre la foule d’un pas décidé.
- Jolie pingouine tout de même… Chouette fourreau noir, hein ? Faudrait lui dire de laisser tomber les jeans.
- Ouais, t’as raison, Jack. Cette robe fendue jusque là, moi j’appelle ça de l’attentat à la pudeur avec préméditation ! Non mais t’as vu ?
- Un peu que j’ai vu ! Ahhh… Ces bas…. Cette bande de dentelle…. La classe quoi ! Comme nous ! Y’a pas, on est bien assortis. Bon, il est où le barman ?
- Là, à gauche. Tu crois qu’il a des tisanes ?
- J’sais pas. Moi j’y vais, me laisse pas tout seul.
L’homme tenait avec délicatesse une bouteille de Perrier-Jouët Belle Epoque dont le bouchon sauta avec un discret « plop » de flingue asthmatique.
- Messieurs Glen and Jack I presume ? dit-il pince-sans-rire avec un sourcil levé, seul signe de réprobation face aux tenues, l’une de motard haute-couture et l’autre de mafioso cinq étoiles, qui
tranchaient violemment sur les smokings et autres étoles de cachemire parsemant la salle. Une coupe ? C’est offert par Monsieur Jean-Charles.
- Non, non, assez de champagne, plus de champagne, c’est d’un vulgaire le champagne ! s’exclama Glen. Z’auriez pas de la camomille ? On ze rocks ?
- Je vois ! Monsieur aime la décadence, monsieur est subversif !
Le barman appuya d’un doigt délicat sur le petit levier du Bartscher en acier inoxydable, fit tomber quelques glaçons pour les transformer en glace pilée qu’il versa aussitôt d’un geste précis
dans une tasse où flottait un petit sachet.
- L’infusion de Monsieur ! Et pour vous ? dit-il en fixant Jack tout en abaissant son sourcil droit pour lever le gauche, verveine ? Menthe ? Menthe-verveine peut-être si Monsieur a le goût du
risque ?
- Pour un barman je vous trouve assez culotté….
- Oh, barman, c’est purement alimentaire comme métier. J’écris, moi, Monsieur !
- C’est vrai… tout le monde écrit, de nos jours. Glen se mit à rire. Moi aussi, Jack aussi, Jean-Charles pareil ! Tout le monde écrit, mais c’est pas pour ça qu’on s’en vante, hein ! heu, à part
Jean-Charles bien sûr. Lui c’est pas pareil, il écrit pour de vrai.
- Qui écrit pour de vrai ? les interrompit Tarja enfin de retour. Hein ? De quoi parlez-vous mes deux brigands ?
- Oh, rien, on cause entre gentlemen !
- Je crois que c’est l’heure, on y va ? Les trois coups vont bientôt être frappés.
- Ah non ! Pas mon cou ! Le tien si tu veux mais pas le mien !
- Taratata mon petit Glen ! Tu as très bien compris.
Tarja lui donna une pichenette sur le nez, puis s’accrocha au bras de ses deux amis.
C’est ainsi soudé que le phalanstère pénétra dans la salle pour prendre place.
Le brouhaha alla decrescendo tandis que l’obscurité se faisait, puis vint le silence entrecoupé de quelques toussotements.
- Tu sais de quoi ça parle, sa pièce de théâtre ? chuchota Jack à l’oreille de Tarja.
- Non, aucune idée ! Il n’a rien voulu me dire ! Tu sais comment il est… superstitieux
- comme pas deux !
- Chuuuuut ! Chuuut !!!!
Quelques regards courroucés des voisins leur firent comprendre qu’il était temps de se taire.
Boum ! Boum ! Boum !
Lever de rideau.
Début de la pièce dans un silence religieux.
Chaleur douce, dialogues mezzo vocce. Bien-être. Les fauteuils de velours rouge deviennent moelleusement complices.
……….
……….
- Tarja ? Youhou Tarja ?
Un coup de coude discret fit sursauter la jeune femme.
- Hein ? quoi ?
- Tarja ? Glen se pencha à l’oreille de son amie, Tarja, fais un effort pour Jean-Charles !
- Ben quoi ?
- Tarja, réveille-toi ! Tu ronfles !
ACTE 1... SCENE XXX
Par Jean BEDROSSIAN
La voiture avançait lentement, son conducteur essayant de se faufiler entre les files de voitures piégées dans
cet embouteillage de fin de journée. Le conducteur et son passager restait silencieux, l’un concentré sur la conduite tandis que l’autre était plongé dans ses pensées.
- Dis-moi, Jack.
- Oui, Glen ?
- Où m’emmènes-tu ce soir ?
- Ah ! Je ne te l’ai pas déjà dit ?
- Ben non ! je ne te poserais pas la question si je savais !
- Exact ! tout à fait d’accord avec toi.
- Et ?
- Et quoi ?
- Tu te fous de ma gueule, Jack ?
- Ben non ! pourquoi tu dis ça ?
- Ok ! Ok ! Ok ! je reprends depuis le début. Où m’emmènes-tu ?
- Au théâtre, mon Glen !
- Tu ne pouvais pas me le dire avant ? Je n’ai pas pensé à prendre mon flingue.
- Ton flingue ? mais pourquoi faire ?
- On va bien sur le théâtre des Operations Spéciales, non ?
- Tu me déçois, Glen ! tu regardes trop ces séries à la con ! Tu te prends encore pour un agent des forces Spéciales en mission ?
- Jack, je suis un agent des forces spéciales ! Ne l’oublie jamais où je saurais te le rappeler.
- Tu sais quoi, Glen ?
- Dis-moi, que je rigole un peu !
- Tu devrais prendre de la camomille plus souvent. Ca te ferait dormir et ça te rendrait AUSSI un peu moins nerveux.
- Je ne suis pas nerveux, BORDEL DE MERDE !
- Glen, tu émets ENCORE des ondes négatives. Comment vas-tu te présenter dans cet état de nervosité face à Tarja ?
- Quoi ? on va voir Tarja ?
- Et oui, mon grand ! Ce soir, elle joue sa première pièce au théâtre. Mise en scène et rôle principal pour notre belle Tarja !
- Pinaise de pinaise ! Ca pour un scoop, c’est un scoop.
Les deux hommes redevinrent silencieux et ils ne dirent mot avant de s’être garé à proximité du théâtre. Ils sortirent de la voiture en même temps et ils marchèrent cote à cote, faisant claquer
les talons de leurs bottes mexicaines sur le trottoir. Jack tendit leurs cartons d’invitations à l’homme en smoking et nœud papillon qui les gratifia d’un grand sourire en les laissant
passer.
- Tu as vu ce type, Glen ?
- Et oui ! il faut bien que certains hommes se prennent pour des pingouins.
- Ah ! ah ! ah ! Tu me feras toujours rire.
Ils s’installèrent aux places qui leur avaient été réservées et ils observèrent le silence, attendant la surprise de Tarja sur la scène. Les trois coups furent frappés et le spectacle commença.
Les deux hommes n’étaient pas habitués à ce genre de spectacle et ils découvraient un monde qui leur était encore inconnu.
- Regarde, Jack.
- Oui, j’ai vu !
- Tu vois ce que je vois ?
- Ben oui !
- Pinaise de pinaise, elle est divine notre Tarja adorée dans sa belle robe à dentelles !
- Mouais ! mais pour toi, la dentelle c’est mieux quand c’est de la lingerie non ?
- J’admets !
- Ben voila ! Tu es un obsedé sexuel ! Je le savais déjà mais tu n’en rates pas une, hein !
- Jack, tu sais bien que j’aime les femmes ! j’y peux rien si elles me sautent toutes dessus. Tu mets cent mecs dans la même pièce et elles me sautent TOUTES dessus !
- Tu sais quoi, Glen ?
- Quoi ?
- Ce n’est pas de camomille dont tu as besoin, mais de glaçon !
- Oui, tu as raison ! Mais les glaçons, je les veux dans mon whisky !
- Pas cette fois ! Pas cette fois ! tu devrais plutôt les mettre sur ton crane. Et aussi sur une autre partie de ton anatomie !
- Ah oui ! et tu penses à quoi ?
Cette conversation de la plus haute importance entre les deux hommes ne troublaient pas les autres spectateurs, car Jack et Glen parlaient à voix basse, chuchotant presque.
- Tu ne vois vraiment pas ? reprit Jack.
- J’ai bien une petite idée mais j’aimerais te l’entendre dire ?
- Mouah ah ah ah ! écoute-moi bien Glen ! Je dis souvent que tu fais semblant de jouer au con. Mais finalement, je ne crois pas que tu joues ! Tu es vraiment con ! Mouah ah ah ah !
- Jack, si j’avais un flingue là, je ferais un carnage. Juste pour me défouler de toutes les conneries que tu débites !
- Tsss tsss tsss … tu émets ENCORE des ondes négatives !
Les deux hommes cessèrent enfin leur querelle et les autres spectateurs poussèrent des soupirs de soulagement. En effet, ils n’avaient pas osé intimer le silence à Jack et Glen, dont les gabarits
impressionnants révélaient des muscles puissants. D’autant plus que leurs regards noirs calmaient vite quiconque aurait osé les rappeler à l’ordre.
Le spectacle terminé, ils applaudirent à tout rompre, alors même qu’ils ne s’y étaient pas vraiment intéressés. Ils se levèrent et se dirigèrent vers les loges pour féliciter Tarja. Elle les
accueillit avec un grand sourire et déposa un baiser sonore sur leurs joues.
- Alors, les garçons ! Ca vous a plu ?
- Oui, beaucoup ! Répondit Jack.
- Et toi, Glen ?
- Pareil !
- Pareil que quoi ? demanda Tarja.
- Ben, pareil que Jack ! Ca m’a beaucoup plu. Mais pourquoi toutes ces dentelles ?
A ces mots, Jack éclata de rire et Tarja l’observa sans comprendre la raison de ce changement d’attitude.
- Ce n’était pas un spectacle comique, l’interrompit vivement Tarja.
- Oui, je sais bien ! Excuse-moi. Mais ce pauvre Glen a vraiment besoin de camomille et de glaçon !
- Arrête Jack, répondit Glen avec un soupçon de colère dans la voix.
- Non ! dis ce que tu as à dire, reprit Tarja.
- Ben notre Glen, la dentelle il ne l’aime qu’en lingerie !
- Ce qui veut dire ? demanda Tarja agacée ?
- Euh ! rien !
- Tu en as trop dit ou pas assez, dit Tarja.
- Vas y mon Jack, je ne sais pas comment tu vas t’en sortir, mais ça m’intéresse.
Face au regard noir de Tarja et au visage hilare de Glen, Jack déglutit plusieurs fois difficilement. Il sembla hésiter un moment avant de reprendre la parole. Il ouvrait la bouche et la
refermait plusieurs fois, sans qu’aucun son ne sorte.
- Dis-moi Jack ! tu nous la joues carpe ou quoi ?
- Oui, renchérit Tarja ! On dirait un poisson rouge qui manque d’air dans son bocal. Tu as besoin de quelque chose là ?
- Euh … oui ! Je reprendrais bien une camomille !
- Ah oui ? toi aussi ? demanda Glen.
- Oui, répondit Jack ! Je suis comme toi, Glen ! Dès qu’on parle dentelle, ça affole mes sens.
- Je me demande encore pourquoi je vous ai offert des invitations, dit Tarja.
- Pourquoi ? demandèrent les deux hommes en chœur.
- Vous savez quoi ? leur demanda alors Tarja.
- Quoi ?
- Non ! Laissez tomber, vous êtes complètement irrécupérables !
- Irrécupérables ET inséparables, répondirent Glen et Jack en même temps !
LE THEATRE DES SONGES
Par David LASSALLE
Jack est un grand rêveur. Depuis l’enfance, il passe son temps à errer dans l'éther de son esprit.
C'est bien le problème, car il a beaucoup de difficulté à se concentrer sur la réalité. Toujours perché sur un nuage…
Combien de reproches de ses professeurs d'ailleurs lorsqu’il était écolier...
Et combien de réflexions désagréables de ses employeurs aussi. Bon, il faut les comprendre, les seules choses qui comptent en ce bas-monde sont la rentabilité et la productivité. Au détriment du
reste il faut le dire. A quoi peut bien servir un rêveur après tout?
Mais pourquoi personne ne le comprend, lui ?
Son univers est comme une dentelle, finement ciselée… et parsemée de trous. Une vie bien remplie, mais bourrée de drames en tous genres. Et contrairement à la dentelle, le noir est plutôt sa
couleur.
Il a une passion qui le dévore depuis fort longtemps, et à laquelle il s'adonne dès qu'il le peut : le théâtre. Seul domaine dans lequel il peut approcher les gens, où il ose tout simplement le
faire le plus naturellement possible.
Adepte d'un groupe d'improvisation, ils se réunissent dans un lieu convenu chaque samedi. C'est bien souvent un endroit très fréquenté, touristique, en plein cœur de la capitale.
Paris, la plus belle ville du monde et ses Champs-Elysées, avenue mondialement connue où toutes les couches de la société se frôlent en permanence, sans se prêter pour autant la moindre
attention.
Une ville où l'imagination est reine. Où le rêve circule au travers de ses artères. Voies, petites et grandes, dans lesquelles se joue la plus grande pièce du monde. Paris, scène mythique.
Jack aime fouler les planches de ce théâtre urbain. C’est sa raison d’être, comme un souffle vital.
Il passe des heures entières à s'enivrer des différents actes qui se succèdent les uns aux autres. Ses contemporains sont des acteurs, sans le savoir.
Chaque heure du jour et de la nuit révèle un spectacle différent.
Les lumières de cette scène vivante jouent seulement sur des accords uniques. Des parfums qui ne s’exhalent qu’une fois. Au détour d’un arrondissement, tel le quartier latin, où les hommes se
côtoient, toutes cultures et races confondues, dans un semblant d’unité et d’humanité. Mais où l’œil ne voit pas, et les oreilles n’entendent pas.
Ces pièces humaines, où l’improvisation est de mise, parlent de la vie au quotidien et des sentiments en général. Sentiments exacerbés et mis à nus par des acteurs y mettant tout leur cœur et
leur passion.
Jack regarde ce soir un couple jouer une scène de vie, sur cette place où il aime passer du temps, fontaine symbolique du quartier, à la frontière de l’ile de la cité et de Notre Dame.
Noyé dans cette marée humaine, il se reconnait dans ces mimes où se jouent la tragédie et le bonheur de chaque jour qui passe.
Pourtant son cœur est froid. Il le sent tel un glaçon, dur, et perdant de sa substance petit à petit.
Son amour de la vie s’évapore au fil du temps, et quoi qu’il fasse, il n’arrive pas à endiguer ce mal qui l’étreint.
Foulant le sol de la capitale, il longe la Seine jusqu’à arriver aux pieds de l’œuvre de Gustave Eiffel. Il bifurque sur la droite afin de rejoindre ses amis Glen et Tarja sur la place du
Trocadéro.
C’est là qu’ils se produisent ce soir.
L’endroit est enseveli sous la foule. On dirait des fourmis qui errent en tous sens, sans but précis. Un tapis multicolore.
Le ciel est magnifique, se déclinant dans des teintes allant d’un horizon bleu azur, à un rouge orangé flamboyant. La voute céleste n’a rien à envier au plus beau des plafonds des différents
théâtres de la capitale.
Le soleil, descend petit à petit, telle une lumière baissant d’intensité progressivement, et darde quelques rayons sur la place du Trocadéro, nimbant ce lieu d’un halo doré. Comme un projecteur
éclairant une scène.
Le trio d’artistes se place dos à la géante de fer; le décor est idéal.
Le spectacle dure environ quarante minutes, avec un nombre croissant de badauds qui viennent écouler leur temps et ouvrir leur esprit à cette fresque rurale.
Une fois la représentation terminée, ils récoltent tous trois plusieurs centaines d’euros, qu’ils se partagent équitablement.
La joie est au rendez-vous, comme à chaque fois. S’offrir à autrui, faire le don de soi, donne une énergie fabuleuse, et donne à la vie une brève saveur de bonheur.
Glen et Tarja embarquent le matériel à bord de leur voiture, une vielle simca 1100, relique d’une autre époque, mais en parfait état de marche… Si ce n’est un ou deux trous dans le plancher. Ils
n’ont pas conscience de la détresse de leur ami.
Quant à Jack, il repart trainer dans les rues parisiennes, n’ayant pas envie de rentrer chez lui, par peur de retrouver invariablement son inséparable solitude.
Il passe plusieurs heures à marcher, observant les passants qu’il croise, sans oser aborder qui que ce soit. Casser la solitude n’est pas chose aisée…
La timidité est un gouffre duquel on a du mal à sortir.
Rien à voir avec le fait de se produire devant un public! S’extérioriser avec ses amis Glen et Tarja en faisant un spectacle est une chose bénéfique, salvatrice. Et seuls ces moments de vie lui
apportent une saveur nouvelle face à la fadeur de son existence.
Mais se retrouver seul au terme de ces moments de bonheur est une descente rapide dans les affres du mal-être.
Un peu comme un junkie qui se prend un shoot. L’euphorie du moment laisse rapidement place au manque et à la douleur, la tristesse.
La solitude, gangrenée par sa timidité, est une drogue avec laquelle il est toujours en bas de l’échelle. Une addiction dont il veut se sortir.
Jack ne peut plus subir ce néant qui l’envahit. Sa volonté s’enfuit…
Lorsque le soleil se lève au-dessus de la capitale, il rentre dans sa chambre de bonne, juste sous les toits; là où personne ne vient jamais.
Il s’allonge sur son lit, et prend le flingue qu’il cache en dessous du matelas.
Quitte à être seul, autant y rester une bonne fois pour toute…
RENDEZ-VOUS
Par Anne
HURTELLE
Rendez-vous
Cela se confirmait, Internet était un outil qui, non seulement, permettait d’accéder à diverses informations mais aussi aux surprises les plus inattendues. Jack eut cette révélation à l’instant
même où il tomba au hasard d’un surf sur son vieux pote Glen. Celui-ci était à l’affiche d’un spectacle qu’il tournait en province – il est donc bel et bien devenu comédien professionnel – se dit
Jack, les yeux écarquillés. Le théâtre avait mis les deux hommes sur le même chemin vingt-ans auparavant. L’art dramatique avait fait de la vie de Glen un art, celle de Jack, un drame. Ce dernier
regrettait amèrement d’avoir dû renoncer à sa passion pour les planches alors qu’il voulait faire l’acteur. Pas assez bon. Il était alors devenu prof de gym, par dépit tout autant que par rage.
Et puis, il avait bien fallu faire un choix de carrière à des fins de faim à assouvir, naturellement. Sans cet exutoire qui lui avait permis de laisser déferler sa hargne, il serait défunt.
Tandis que Glen, lui, avait conquis le Tout Paris, à grands coups de talent, de culot et d’une bonne dose de ténacité. Ces ingrédients que Jack n’était pas parvenu à réunir pour faire monter la
sauce. Une mayonnaise ratée. C’est ainsi que le gymnaste par défaut s’était toujours considéré.
Après être resté d’interminables minutes béatement figé devant son écran, Jack se décida à cliquer sur l’onglet « Réservation »
C’est ainsi qu’il se retrouva au théâtre, un vendredi soir à 20h, pour assister au spectacle tant renommé de son pote Glen. Jack avait rendez-vous avec ses souvenirs, sa jeunesse, sa passion
échouée…Chargée de symboles se présentait cette soirée qu’il savait à l’avance mémorable. Il allait donc entrer, suivre la file « places réservées », billet en poche pour voir son vieil ami
jouer, se donner, être applaudi. Tout de même, il fallait bien se l’avouer, Jack avait revêtu son plus beau costume d’envie rageuse. Lui n’était pas devenu celui qu’on acclame, qu’on s’arrache et
l’art du théâtre prenait des allures d’imposture.
Alors, ce soir, il allait réserver une belle surprise à celui qui incarnait la chance d’être passionné.
« Glen ne s’attend évidemment pas à me trouver ici, il ne se souvient probablement plus de moi. », se dit Jack au regard soudainement belliqueux.
La foule s’amasse, l’acteur raté suit, un sourire narquois suspendu à ses lèvres qui s’ouvrent à peine pour dire « pardon » lorsqu’il bouscule une jeune femme. Cette dernière lui lance un regard
indulgent avant de lui demander :
- « Quel numéro avez-vous ?
- Un numéro ??
- Les places sont numérotées monsieur, je vais vous conduire à la vôtre… »
C’est alors que Jack se ressaisit. Retour à la réalité qu’il doit à l’enchanteresse qui lui adresse la parole. Qu’elle est…il ne peut même pas lui donner de qualificatif. Le quarantenaire est à
la merci du charme de la demoiselle prénommée Tarja, s’il en croit le badge agrippé à sa poitrine. Subitement vulnérable, comme hypnotisé, il suit celle qui s’avère donc être l’ouvreuse. Puis,
dans une pulsion incontrôlable, la main de Jack se pose brutalement sur l’épaule de la jeune femme qui stoppe alors sa marche dans un étonnement contrarié.
- « Excusez-moi mademoiselle…je ne sais pas comment exprimer ça mais…
- Exprimer quoi ? J’ai du travail monsieur vous savez. Vous me suivez ? »
N’importe où il la suivrait. Mais pour l’heure, c’est à sa place qu’elle l’emmène. Lui se tait, honteux d’avoir osé entrouvrir une porte sans être capable de franchir le sas. Il se laisse guider
par la jolie brune si délicatement fardée, parfumée…Celle-ci reprend son parcours le long des rangées de fauteuils velours. Jack laisse vagabonder son esprit, le regard fixé sur les déambulations
de l’ouvreuse dont un petit morceau de dentelle se laisse deviner au bas de sa jupe…
Puis, le noir se fait lentement dans la salle. Les lourds rideaux de scène sont déjà ouverts, une mélodie lancinante se fait entendre progressivement lorsqu’un projecteur se fige pour mettre en
lumière le comédien en solo, assis par terre, côté jardin, dos au public. Glen. Silencieux, immobile, comme statufié. Le spectacle peut commencer…
Durant 45mns, Jack s’emmêle les pensées, les sensations. Il sent au loin la douce fragrance de l’ouvreuse, comme une exhalaison de camomille infusée, constate le gouffre qui le sépare du talent
incontestable de Glen. Ce dernier est prodigieusement épatant. La rage que Jack croyait enfouie ressurgit d’une force quasi démoniaque : il est en transe sur son siège trop confortable, trop
rouge, trop peu pour lui. La colère monte plus vite que la mayonnaise ratée qu’il est. Ses jambes trépignent, son regard est plus froid qu’un glaçon. Un rideau de fer s’abat soudain sur le devant
de la scène, sortant violemment l’homme en colère de son mental trop pesant, si lourd d’une ire dont il ne sait comment se débarrasser. C’est la fin du premier acte. Le second s’amorce tandis
que…
- « Cet homme est un imposteur ! C’est mon rôle, ma pièce, mon costume, ma mise en scène ! Glen Fidman n’a rien à faire sur cette scène, qu’il sorte s’il est un homme !! »
Tarja n’en croit pas ses ouïes. Elle sentait bien que ce type était bizarre mais à ce point ! Ça pour un coup de théâtre ! Les spectateurs sont effarés, égarés puis épouvantés lorsque Jack
brandit un flingue et le pointe vers Glen, à petite distance. Tarja sort de la salle en courant alors que Jack poursuit son monologue. La salle l’écoute, il le sent, enfin !
Quelques petites minutes plus tard, tandis que Jack s’apprête à mettre un terme à sa tirade, son flingue toujours menaçant, des policiers encerclent la salle :
- « Monsieur, baissez votre arme ! »
Sans quitter sa cible des yeux, Jack déclame sur un ton monocorde :
- « Allez, je ne vous hais point…mais toi, oui, Glen…alors…
- Pour la dernière fois, je vous somme d’arrêter, mes hommes vont intervenir. Rendez-vous ! »