Ce site est consacré à la fibromyalgie et tout ce qui tourne autour de cette pathologie si douloureuse et du handicap qu'elle génère. Un des buts est d'en partager les connaissances et les conséquences souvent désastreuses qu'elle a à tous les niveaux de la vie. La fibromyalgie nous concerne TOUS, et de plus en plus ; elle est en passe de devenir un véritable phénomène de société, un problème de santé publique si aucune solution n'est trouvée rapidement. 3 millions d'enfants, de femmes, d'hommes, et sans doute davantage en raison d’erreurs chroniques de diagnostics et de l'aveuglement de certains médecins, en sont atteints en France, pays des droits de l'homme qui pourtant étouffe en permanence cette maladie handicapante et ignore de manière brutale les fibromyalgiques et les répercussions ultra-violentes que cette maladie ô combien douloureuse a sur les malades. On persiste à la qualifier de maladie nouvelle qui n'aurait que quelques dizaines d'années... C'est pourtant ignorer le fait qu'on en parle déjà au début du 19e siècle... le nom a évolué au bon vouloir des médecins, mais la maladie reste la même et provoque toujours plus de dégâts...
L'hôpital. Un lieu dont on se passerait bien...
Tout le monde en a une vision différente...
Voici donc quatre façons de l'imaginer, dans des styles très distincts.
Si ces textes vous plaisent (ou pas !), n'hésitez pas à laisser vos commentaires...
L'AMOUR C'EST PAS DU BILLARD
par Christine LAVERNE
La sonnerie du téléphone se faisait insistante.
Jamais tranquille ! s’exclama Tarja, laissant sa pâte à pain avec regret. Elle passa rapidement ses mains sous l’eau froide, puis les agita en l’air en hurlant un « j’arrive, j’arrive ! »,
espérant peut-être que le mystérieux appelant l’entendrait.
En décrochant, elle reconnut difficilement la voix de Glen. Essoufflée, un rien chevrotante.
- Ah, quand même !
- Oui ? Bonjour Glen. Moi aussi je suis heureuse de prendre de tes nouvelles.
- Mais non, bécasse, il ne s’agit pas de moi.
- Et depuis quand on s’envoie des noms d’oiseaux à la figure ? Moi aussi je sais faire ! Triple buse, …
- Stop ! les politesses attendront. Je t’appelle pour Jack. C’est grave…
- Jack ? Quoi Jack ? Raconte !
- Viens vite, tu comprendras mieux.
- Mais…
Pas le temps de poursuivre la phrase, Glen lui avait déjà raccroché au nez. Tarja resta pensive une seconde ou deux, puis se mit en mode de fonctionnement automatique. Son expérience d’infirmière
rompue à toutes les pathologies ou presque prit le dessus sur le début de panique qui aurait pu se manifester.
Secouant les dernières traces de farine sur ses bras, elle se hâta vers la porte de l’appartement.
Faisant crisser les pneus, réussissant un créneau impeccable, puis sortant à toute vitesse de la voiture, elle alla tambouriner à la porte de la maison de Glen. Une fois, deux
fois…
- Oh ! Tu as fait vite ! 4 minutes, record battu !
- Oui, bon, on n’est pas là pour des amabilités entre champions de rallye. Alors ? Jack ?
- Jack ? Il est là, entre.
Glen ouvrit grand la porte, laissant Tarja passer devant lui et s’engouffrer dans le couloir puis dans le salon. Affalé sur le canapé, Jack gémissait en se tenant l’épaule.
- Alors ? Dis moi, qu’est-ce qu’il t’arrive ?
- Je sais pas ! J’ai mal ! Putain, je douille ! Je rafistolais l’étagère de Glen, tu sais, celle qui tient que par une demi-vis anémique et je me suis cassé la figure.
- Ah la la, les bricolos du dimanche ! Montre…
- Ah non ! Je viens d’aller passer une radio, on t’attendait pour que tu nous accompagnes à l’hosto.
- Vous n’avez pas besoin de moi pour aller aux urgences quand même, vous êtes des grands garçons, non ?
- Nan ! Tu me fais un beau pansement, et on va à l’hosto. Tu connais tout le monde, tu arriveras bien à me faire passer tout de suite, non ?
- Ah, je vois ! Tu as besoin de mes relations, quoi. Et puis tu as besoin d’une écharpe, pas d’un pansement.
- Ben ouais, gémit Jack tout en triturant son épaule gauche. Une écharpe, un cache-col, c’que tu veux.. Mais faut faire quelque chose sinon je meurs.
- Heu… n’exagère pas trop… Attends, on va t’arranger ça pour que tu aies moins mal
Tarja retira le chèche enroulé autour de son cou, bloqua le coude de Jack contre sa poitrine, bras plié, et maintint le tout par quelques tours de tissus.
- Voilà. Et bien… on y va, non ? Prends ta radio.
- Tu veux pas voir ?
- Non ! Je suis infirmière, pas médecin. Il doit y avoir un compte rendu avec de toute façon. On le donnera en arrivant.
Les deux hommes échangèrent un regard qu’elle ne sut pas interpréter.
Une fois dans la voiture, Tarja dit à Jack de bien se caler. Entre plaintes, cris, cahots et secousses, la route lui parût encore plus longue qu’à l’accoutumée.
Arrivés devant le sas des urgences, elle dit à Glen d’installer Jack sur un brancard tandis qu’elle fonçait aux admissions.
- Maryse ?
- Tiens, Tarja ? Ben dis donc ma belle, t’es toute pâle !
- Je viens pour un ami. Son épaule, enfin je sais pas. Est-ce que Fabrice est d’astreinte aujourd’hui ?
- Fabrice ? Ah oui. Il sort du bloc, il doit être en salle de repos. Bouge pas, je lui porte la radio.
Tarja se retourna et vit Glen poussant le brancard, Jack râlant et grommelant comme un beau diable, leur dit de patienter un peu. La radio était entre de bonnes mains.
Puis Fabrice surgit du couloir.
- Tarja, tu nous amènes le cas du siècle… c’est le bloc de suite !! je viens de les prévenir
- Mais, mais… commença Jack
- Heu, ah… enchaîna Glen
- Le dernier repas remonte à quand ?
- Heu, ce matin ? dit faiblement Jack. Pourquoi ?
- Parfait, on y va !
Pas le temps de dire ouf, deux infirmières prirent les choses en main. L’une mit fermement en place un masque sur le nez de Jack « respirez comme d’habitude, allez, ça va vous soulager ». L’autre
commença à pousser le brancard.
Jack se mit à rire bêtement tandis qu’on l’emportait vers le bloc opératoire.
Fabrice, la radio à la main, disparut dans une grande envolée de pans de blouse blanche.
Tarja se retourna vers Glen. Il était livide.
- T’inquiète pas. Fabrice est le meilleur ! Jack va être remis sur pied en moins de deux… enfin... sur pieds, je me comprends.
- Mais non, tu ne comprends rien.
- Pardon ?
- Ben… la radio, c’est pas celle de Jack !
- Quoi ?????????
- Ben non ! Il est raide dingue de cette fille, là….Fanny ? Fanchette ? tu sais, ta nouvelle collègue de traumato?
- Hein ? Fanny ?
- Ouais, Fanny. Il voulait juste se faire bichonner un peu, qu’elle lui tienne la main, la regarder d’un peu plus près quoi…
- Mais.. et la radio ? La radio ne peut pas mentir !
- Heu… en fait c’est celle de son frère. Il a eu une double fracture avec déplacement il y a quelques mois. Comme Jack voulait pas qu’on lui pose trop de questions sur cette radio et sur son
identité, il s’est dit qu’avec ton aide, il pourrait plus facilement entrer pour être face à sa belle sans se faire jeter....
Derrière la porte automatique séparant les malades des bien-portants, plus loin dans les entrailles de l’hôpital, dans un cliquettement d’instruments stériles posés sur une table en inox, Jack
s’endort sous les yeux de Fanny sans avoir eu le temps de lui dire un mot.
PASSAGE EN REVUE
par Myrine LEROY
C’est déjà ma troisième nuit ici. La salle d’attente est encore plongée dans le noir. Faute de place sans
doute, j’ai été reléguée dans ce coin, un peu à l’écart, sur cette tablette froide et transparente. J’envie celles qui s’étalent plus loin, couchées sur la tendresse d’un bois tendre et
central.
Mes pages sont vierges sans être blanches. Mon papier n’est pas ridé encore. Celui des autres, si. Je n’ai pas encore besoin de me glisser sous le poids de mes consoeurs pour me défroisser le
temps que le jour se meurt.
Ma surface lisse renvoie soudain la lumière franche et froide du néon qu’une ombre vient d’allumer. Un corps fantôme traverse rapidement la pièce blafarde. Un léger courant d’air venu d’une
fenêtre entrouverte, soulève à peine ma couverture fine. J’affiche sur moi la photo de l’athlétique Jack brandissant la coupe remportée lors du tournoi de tennis de Barcelone. Mon plus gros titre
se soulève imperceptiblement.
Une sirène déchire brutalement le silence. Quelques voix retentissent et accompagnent le bruit d’un roulement sur le bitume. Des portières claquent, des pas pressés s’engouffrent dans l’imposant
bâtiment. Dehors, le vieux caducée veille, impassible.
Je sais que la salle d’attente va bientôt se remplir d’hommes et de femmes inquiets, oppressés même. Le bal des allées et venues va reprendre face à moi. J’espère aujourd’hui enfin, attirer l’œil
de l’un d’entre eux par ma une décalée ; il semble que Jack n’ait pas les faveurs des patients convoqués pour leur examen. Pas assez people le vainqueur que je porte sur moi! Pas le bon public,
aussi…
Un premier couple s’installe loin de moi. Le sexagénaire accroche la canne de celle qu’il accompagne, à l’accoudoir de l’unique fauteuil. Je reconnais aussitôt les mots familiers qu’inspire cette
pièce impersonnelle: docteur, rendez-vous, scanner, ordonnance… L’ambiance vocale de ce lieu est immuable. Seul l’ordre des mots varie un peu.
Comme mes semblables, je suis étalée là pour remplir des vides, donner une contenance à des mains fébriles, raccourcir une attente certaine. Ma mission est vaine! Je dois divertir là où
l’angoisse bride la pensée, interdit la concentration et le plaisir. Le parfum particulier de mes pages est sensé dissiper, par un feuilletage mécanique, l’odeur de l’éther échappée des étages
supérieurs.
Déjà, toutes les chaises aux assises inconfortables supportent des fondements agités. Je reste couchée, inanimée. Tout près pourtant, les représentantes d’une presse populaire gomment péniblement
dans les esprits mal à l’aise, l’univers médical environnant. Le défilé des patients est ininterrompu. Les voix sèches ou douces de trois blouses blanches badgées, lancent des noms et les
écorchent systématiquement. Mes jumelles sont malmenées, brassées, projetées l’une sur l’autre, selon un rythme irrégulier. A leur appel, leurs lecteurs éphémères se retirent un à un derrière une
porte épaisse. De l’autre côté, le scanner, autant convoité que redouté avale les corps, les immobilise dans des postures parfois saugrenues, pendant d’interminables minutes.
Je disparais un instant sous un sac, une veste, un portable aussi. Je m’ennuie. Les scènes auxquelles j’assiste, aujourd’hui encore, suivent immanquablement le même scénario.
Sensiblement plus jeune que la plupart des patients aperçus jusque là, un homme brun s’avance et prend place à mes côtés. Il n’est pas très grand, sa peau est mâte. Bien que marqué par une
évidente souffrance, son visage me plait.
Immédiatement, je sens ses yeux se poser sur moi. Son regard sombre est troublant. Bientôt, son bras droit se tend vers moi. Ses muscles fins sont, bien malgré eux, mis en valeur par le port
d’une coudière sombre ourlée d’un fin trait bleu. Ses mains froides me saisissent. Ses doigts m’effleurent d’abord, puis me pénètrent doucement. J’ouvre alors mes pages colorées et écrites. Il
laisse ses yeux parcourir mes clichés étalés. Il lit lentement les commentaires techniques que je recèle. Il me comprend.
Je devine une esquisse de sourire malgré la douleur qui l’assaille sans répit. Je suis pourtant légère, mais chacun de ses mouvements s’accompagne d’une souffrance intolérable et toujours
incomprise. Au fil de mes articles et reportages illustrés, je lui raconte sa passion ; ce sport à l’origine de son mal récurrent qu’il peine à dissimuler.
Je crisse sous ses caresses. Il me pose finalement sur ses genoux. Je m’étends davantage. La chaleur de ses cuisses fermes me réchauffe. Dans un geste lent, il porte son index à la bouche, puis
le pose humide sur moi pour mieux me feuilleter encore. Son goût est délicieux. J’ignorais ce plaisir, ce contact vagabond. Ses paumes m’effleurent. Retenues entre son pouce et son majeur, mes
pages ondulent.
Trop tôt, un nom résonne depuis le comptoir austère:
- Monsieur Glen, s’il vous plait ! Veuillez me suivre…, par ici. C’est bien le Docteur Tarja Oulianov qui vous a prescrit ce scanner? Vous venez pour votre coude je suppose ?
- On ne peut rien vous cacher, mademoiselle! Tennis Elbow…, épicondylite récalcitrante si vous préférez !
-
Je redoute une fin brutale. Mon lecteur hésite pourtant un instant, puis se détourne de moi finalement. Tout en se levant, il me referme délicatement et me repose sans heurt sur la petite table.
Il jette un dernier regard sur moi. Je redeviens glacée…
Il saisit son blouson resté sur le dossier de la chaise. Sa silhouette s’éloigne, s’évanouit derrière la fameuse porte qui se clôt sans bruit. Le poids de mes pages chasse l’air qui m’a habitée
quelques instants, évacuant son souffle chaud…
Je conserve ses empreintes sur ma tranche. Quelques un de mes angles sont maintenant joliment froissés.
Singulière et intense, ma trop brève rencontre dénote dans ce milieu inhospitalier. Je devine que la prochaine sera toute autre…
UN HOPITAL POUR DEUX !
par Jean BEDROSSIAN
Oyez ! Oyez !!
Vous avez connu les joutes litteraires entre David et moi. Ce soir, nous allons faire encore mieux. Enfin peut être .. Le theme etait l'hopital avec possibilité de faire appel (ou pas) à Tarja,
Jack et Glen !
en esperant que vous prendrez autant de plaisir que nous en avons eu à ecrire. La regle n'a pas changé, à savoir, nous ne nous sommes pas concertés. Nous découvrons les textes des 3 autres
participants en meme temps que vous ....
Glen s’était levé de très bonne heure pour ne pas être en retard, pour une fois. Il ne se réjouissait pas vraiment de ce qui l’attendait, mais son médecin lui avait vivement conseillé de ne pas
tarder à se rendre chez un chirurgien. Il avait conservé longtemps un sourire stupide quand il s’était vu signifier l’urgence de l’intervention chirurgicale. Il n’était encore jamais sur ce qu’il
appelait le « billard », mais c’était avant d’y faire un petit tour.
Arrivé devant le batiment imposant, il resta un moment à l’observer tout en fumant une cigarette. Il se décida enfin et il écrasa son mégot rageusement sous sa semelle. A l’accueil, on l’orienta
vers le deuxieme étage où il devrait donc se présenter au bureau des infirmieres. Tout comme certaines femmes fantasment sur les pompiers, il avait longtemps eu le même reflexe pour les
infirmieres, peut être à cause de la blouse blanche, sous laquelle il imaginait ces femmes totalement nues. Pour le moment, il était vraiment loin de jouer à la levée des
couleurs.
A l’etage indiqué, il vit une charmante jeune femme en blouse blanche et il la dévisagea longuement, en attendant qu’elle le remarque.
- Bonjour, vous êtes monsieur ?
- Glen ! répondit-il d’une voix peu assurée.
- Ah ! c’est pour l’operation de votre genou avec le Professeur Tarja ?
- Euh ! oui.
- Suivez-moi, je vais vous conduire à votre chambre.
Ils parcoururent le couloir aux murs trop blancs et l’infirmière ouvrit la porte d’une chambre, en l’invitant à la suivre.
- C’est trop facile, dit ironiquement Glen.
- Qu’est ce qui est trop facile, Monsieur ?
- On va déjà à la chambre … vous êtes une rapide, vous !
Glen rit à gorge déployée mais le visage severe de la jeune femme le calma immédiatement.
- Vous avez envie que je vous rase maintenant, Monsieur ?
- Ah ! Vous faites la barbe et la moustache ?
- Pas vraiment ! Ce sera mon tour de rire à ce moment là !
Glen comprit subitement de quoi elle parlait, et cela ne le réjouissait pas vraiment. Il avait été calmé de ses ardeurs viriles en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.
En entrant dans la chambre, il vit un homme allongé sur un des deux lits.
- Salut, mec ! lui dit l’inconnu
- Hello, répondit Glen d’un ton glacial
- Je m’appelle Jack, et toi ?
- Ta gueule !
L’infirmiere amusée s’était mise de côté pour profiter pleinement de cet echange déjà prometteur.
- C’est à moi que tu dis ça ?
- Tu vois quelqu’un d’autre ?
- Attend ! bouge pas ! je vais t’apprendre à vivre.
L’homme essaya de se lever mais sa jambe gauche ne répondit pas et il fut contraint de se rallonger.
- Eh connard ! on verra si tu feras autant le fier quand j’aurais été operé du genou gauche !
- Ah ! moi c’est le droit, pauvre mec !
- Bon ! ça suffit maintenant ! gronda l’infirmiere. Vous êtes ici ensemble pour quelques jours, c’est une chambre d’hopital et pas une cour de recreation.
- Mais c’est lui qui me provoque, repondit Jack.
- Je n’ai pas envie de passer mon temps à surveiller deux gamins qui jouent à celui qui a la plus grosse.
- Hein ? retorquerent simultanement Jack et Glen.
Glen prefera se plonger dans le silence et se dirigea lentement vers le lit disponible. Il s’assit et grimaça en s’allongeant lentement.
- Tu te fais operer de quoi ? demanda Jack.
- Du genou droit ! je te l’ai déjà dit.
- Bon, la recreation est terminée Messieurs, annonça l’infirmiere en laissant les deux hommes seuls.
Les deux hommes ne se parlerent plus jusqu’à ce qu’on leur apporte la maigre collation du soir. L’infirmiere leur repeta les consignes qui consistaient à ne plus rien manger après minuit. Ils
mangerent silencieusement et ils plongerent dans leurs pensées ou leurs angoisses pré-opératoires.
Glen sursauta lorsqu’il entendit quelques coups frappés à une porte. Il se redressa immédiatement et il reconnut vite le lieu où il se trouvait. La nuit n’avait pas fait de miracle, il passerait
bien sur le billard, comme convenu.
- Eh, camarade !
- …..
- Eh, camarade !
Jack essayait de renouer le contact avec son compagnon d’infortune.
- Quoi encore ?
- Arrete de me prendre pour un con, on est dans la même galere !
- Ecoute moi bien , Jack ! Je ne te connaissais pas avant de venir ici et je ne te verrais plus jamais après ! ok ?
- Ok ! ok ! ok ! T’inquiete pas, je te peterais pas la gueule après l’operation !
- Dis-moi, Jack !
- Quoi ?
- T’es jamais fatigué ?
- Ah ! Tu viens de mettre le doigt sur le drame de ma vie …
- Tu devrais demander à l’anesthésiste de mettre la grosse dose !
- Tu me rappelles un de mes potes, Glen !
- Ah oui ? et alors ?
- Tu sais quoi ?
- Quoi ?
- T’es aussi con que lui !
A ces mots, l’infirmiere de la veille refit son entrée en scéne et elle regarda les deux hommes avec un petit sourire amusé.
- Alors, les garçons ! on s’est calmé ? qui passe en premier ?
- J’aimerais bien passer en premier, répondit Glen.
- Perdu ! Ce sera Jack !
Jack blemit brutalement et il deglutit plusieurs fois, suscitant l’hilarité de Glen.
- Quoi, t’as pas peur ? demanda Jack.
- La peur n’evite pas le danger connard
- Ouais ! tu feras sous toi comme les autres.
- Oh ! Oh ! Oh ! c’est pas fini les conneries, cria presque l’infirmiere. Allez Jack, preparez vous.
Jack avait déjà passé la tenue operatoire, sous laquelle il était entierement nu, et il se leva pour s’installer sur le brancard qui le conduirait au bloc.
- Eh, Jack !
- Quoi encore ?
- Bonne chance quand même, dit Glen en explosant de rire.
- Pas pour toi, marmonna Jack.
LE CONSTAT
par David LASSALLE
Jack est allongé sur une surface froide. Le corps douloureux et raidi, il a du mal à sentir ses membres
meurtris. A dire vrai, il ne sent plus rien du tout. L'air glacial qui s'engouffre dans cet endroit est saisissant.
L'obscurité ne révèle rien du lieu. La nuit noire, opaque, l'inquiète. Il n'est pas aveugle pourtant. Mais il ne distingue rien de ce qui l'entoure.
Est-il dans une chambre, seul, ou dans une salle commune, comme il en existe tant encore dans les vieux hôpitaux parisien ?
Nul bruit. Même pas le frôlement des chaussures en caoutchouc des infirmières sur le sol plastifié. Personne ne tousse ni ne soupire. Pas de plaintes non plus ni de gémissements de douleur.
Étrange.
Une tension commence à l'envahir. Ce silence est pesant, malsain. Et cette obscurité ! Digne d'un film d'horreur ; il n'y a plus qu'à attendre l'apparition d'une créature infernale pour parfaire
le tout !
Sa mémoire tente de faire le point. Tout s'est passé tellement vite lors de la collision.
La zone industrielle du Vert-galant possède une voie de chemin de fer qui la traverse de part en part.
Qu'y a-t-il de plus amusant, quand on a vingt ans que d'essayer de battre de vitesse un train de marchandises lancé à pleine puissance ? Cette sensation de danger dope littéralement l'organisme.
Celui-ci, poussé par la montée subite d'adrénaline, se retrouve pris dans un engrenage fatal. Toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus fort...
Wagon après wagon, mètres après mètres, l'espace séparant le véhicule de la rame de tête du convoi se réduit considérablement.
Le soleil brûle les rétines au travers du pare-brise. Les yeux embués ne fixent que l'avant du train, ultime objectif.
Arrivé à hauteur du premier wagon, la voiture est lancée à pleine vitesse. Plus que quelques mètres, Jack et Glen doublent enfin ce fichu train. Ultime plaisir, le conducteur braque le volant sur
la gauche afin de franchir la voie ferrée, et ainsi passer devant ces milliers de tonnes d'acier en action.
Malgré le soleil qui aveugle les occupants de la petite voiture de sport, tout se passe bien, les cris de joie emplissent l'habitacle. L'excitation est à son comble.
Juste avant de réaliser qu'un mur se dresse devant eux ; et qu'il est trop tard désormais pour réagir...
Glen écrase la pédale de frein, bloquant les quatre roues motrices. Les pneus laissent de sombres traînées sur l'asphalte ainsi que des dépôts de gomme brûlée.
Alors que l'horizon des occupants de la voiture se réduit considérablement, le choc est assourdissant. Le déchirement des tôles explosent le véhicule.
Attaché par sa ceinture, le conducteur vient frapper l'airbag, alors que sa tête est projetée en avant. La douleur de sa poitrine, broyée par l'impact, lui fait perdre aussitôt connaissance.
Il ne verra pas son meilleur ami s'envoler par le pare-brise, la ceinture défaite, comme à son habitude...
Au moment où les fesses de Jack décollent du siège, son esprit se fige en réalisant ce qui est en train de se passer. Lorsque le haut de son crâne brise le verre et que son corps entier passe au
travers de la vitre, il perd connaissance. Ses os se fracturent les uns après les autres.
Jack aurait pu atterrir sur le macadam et avoir une chance de minimiser les blessures déjà sévères.
Mais cela est sans compter le mur contre lequel sa tête explose tel un fruit trop mûr, lui ôtant toute chance de survie. Les matières organiques se répandent aux alentours dans un éclat
vermillon. Le corps crache ce liquide vital qui se répand tout autour du corps inerte…
La vie tient à peu de choses constate l'unité médicale qui arrive sur place quelques minutes plus tard. Dirigée d’une main de fer par Tarja Fractale, ils arrivent sur les lieux, alertés par le
conducteur du train qui a assisté à ce rodéo, impuissant. Traumatisé par cette vision cauchemardesque, le cheminot en perd l'usage normal de la parole, et se met à bégayer à chaque mot qu'il
tente de prononcer. Le choc le mène dans des territoires inconnus de son esprit, peuplés d'ombres effrayantes qui dansent autour de lui. Il perd le contrôle, abandonnant son âme à la frayeur. Il
repart en ambulance, vers un service de soins psychiatriques. Sa vie n'est pas en danger, à la différence de sa santé mentale...
La voiture ne ressemble plus à quoi que ce soit de connu. Un amas de ferraille et de plastique compacté sous le choc. Un chaos indescriptible.
L’enquête révèlera une vitesse estimée à près de 180 km/h.
L’éclaboussure sur le mur ne laisse aucun doute quant à sa provenance, et rend nauséeux les techniciens médicaux.
Jack, le passager du véhicule est impossible à identifier. Son corps s’arrête à hauteur du cou, donnant la sensation de se terminer comme un geyser de chairs et de liquides. Il ne semble pas
avoir de papiers d’identités sur lui.
Quant à Glen, le conducteur, sa désincarcération va prendre des heures. Un origami vivant. Les membres pliés dans des positions incongrues. Il respire encore.
Les pompiers s’acharnent sur la tôle pour le sortir de ce cercueil. Quatre heures seront nécessaires pour l’évacuer. L’arrivée à l’hôpital de Pontoise se fait dans un tintamarre de sirènes. Les
minutes sont précieuses. Son pouls est faible, irrégulier. La vie s’enfuit de Glen, son souffle s’évapore…
Quinze jours plus tard, le conducteur de la voiture se réveille, dans une chambre immaculée, les bras percés d’aiguilles et de tuyaux en tous genres. La mémoire vide, comme un disque dur vierge…
Pas le moindre souvenir. Le soleil brille au-dehors.
Pendant ce temps-là, le froid est toujours aussi cinglant à l’autre bout d’hôpital…
Le jour ne se lève pas dans cette partie de l’univers.
Pourquoi n’a-t-il pas mis sa ceinture, bon sang ? L’inconscience se paie au prix fort. Et Glen, que devient-il ?
Lorsque soudainement une lumière vive emplit son champ de vision, ce n’est que pour lui faire constater ce qu’il ne peut voir dans cette obscurité angoissante: un corps dans un tiroir, blanc
comme la neige, exsangue, auquel il manque une tête ; la sienne…
Alors que le médecin Myriam Lindt se prépare pour l’autopsie, un voile de vapeur évanescente s’enfuit de la morgue, hurlant une douleur que nul ne peut entendre…