L'ENVIE
Elle venait d'arriver.
Toute neuve, belle, charnue,
Un bébé dodu avec ses joues réservées à des séries de bisous en rafale.
Le cadeau de mes trente ans.
La gâchette recula lentement, puis le doigt se figea dessus jusqu'à la position critique.
Le coup déclencha la douleur ; la balle est la morsure de la chair, la blessure de l'être.
Rien d'autre ; l'arme est le corps.
Un cauchemar au delà du possible, la vie qui bascule dans une horreur indéfinissable, emportant tout, ravageant l'esprit comme
le corps, dévastant ce qui fait l'humanité de chacun.
Incapable de se lever, corps tordu vrillant la tête et la plus farouche des volontés.
Un corps rompu aux douleurs, habitué à dépasser ses limites, vivant la douleur, la choyant comme une amie qui te colle et te
dit "c'est bien continue, tu commences juste à y arriver".
Le mal tue un être ; la lobotomie n'est pas causée uniquement par le bistouri. La douleur est bien plus acérée et tranche dans
le vif sans regarder ce qu'elle entaille.
Jeunes mariés, un bébé, et la réalité transformée en fiction.
Yeux ouverts chaque nuit à occuper chaque seconde d'éternité, chaque heure millénaire...
Et enfin la première sortie ; tentative laborieuse.
Heureusement que l'enfant ne marche pas. Elle aide à me soutenir tel un vieillard qui peine à poser l'un devant l'autre ses
pieds usés par le poids des années...
Que peut-on offrir de beau quand rien ne donne le goût de la beauté, que peut-on faire quand le corps est cassé,
et que le cerveau peine à avancer plus loin ?
La beauté du monde est dans les yeux de l'innocence, le poids du fardeau et de l'amour dans celui de la sagesse ; mais comment vivre sans ?
Toujours renverser la question face aux sollicitudes, ne pas répondre sous peine de ne plus s'arrêter, de ne plus trouver le moyen de cacher le trop plein, la
douleur envahissante, brûlante.
Et l'Enfer se déchaîne, le souffle des braises rougeoyantes et de ses cendres hurlent à n'en plus finir.
La Force d'un être se découvre face au flux et reflux, se transcende au contact du ressac.
Les années passent, la guerre rugit, Tolstoï en rigolerait de cette absurde situation.
On s'habitue à tout, même à l'impossible.
Tout se gère, chaque nouveau pallier étant avalé et digéré, ouvrant la porte à un nouveau seuil...
A force de partager, on en vient à le vivre.
La Vie s'embellit, la vie s'assombrit, l'amour se fissure, l'Amour se bâtit.
Sourire autant que faire se peut, se battre sans se reposer.
Vaincre la différence, contrer l'indifférence.
Se battre contre soi, rageusement, pour ne pas défaillir.
Oser la vie pour ceux qui aiment, pour ceux qu'on aime.
Dépasser l'attraction abyssale et attraper le rayon d'or étoilé.
Ne plus le lâcher...